Vous pensiez Daesh battu ? Revoyez votre copie

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L’Etat islamique compterait aujourd’hui plus de membres qu’il n’en avait lors de la fondation du califat il y a six ans. Comment Daesh s’est reconstruit en dépit de la perte de son territoire ? Comment expliquer que l’organisation attire aujourd’hui encore beaucoup d’individus ?

Alain Rodier ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Atlantico.fr : L’Etat islamique compterait aujourd’hui plus de membres qu’il n’en avait lorsqu’il a fondé son califat il y a six ans malgré la mort de son chef Abou Bakr Al-Baghdadi.

Pouvez-vous nous expliquer à quoi cela est dû ? Comment Daesh s’est-il reconstruit en dépit de la perte de son califat et de son territoire ?

Alain Rodier : Daech ne s’est pas « reconstruit » car il n’a pas été vraiment vaincu. A savoir que s’il a effectivement perdu son proto-Etat, c’est à dire le pays qu’il gérait situé à cheval sur l’Irak et la Syrie avec un « gouvernement » et une « administration », il est repassé dans la clandestinité.

Daech n’est pas né en  2014 mais en 2006 en Irak, bien sûr portant un autre nom. Il s’agissait alors de rebelles sunnites irakiens qui étaient inspirés par Abou Moussab al-Zarqaoui, un ancien petit voyou jordanien qui était passé par la « case Afghanistan » où il s’était fait une légitimité auprès d’Oussama Ben Laden. Dépêché en Irak à la veille de l’invasion américaine de 2003, il avait créé son propre mouvement dépendant théoriquement d’Al-Qaida « canal historique ». Cette organisation  était satisfaite d’avoir une branche locale sans rien avoir fait pour cela. Cependant, Zarqaoui s’est rapidement disputé avec le commandement central d’Al-Qaida « canal historique » qui le jugeait trop extrémiste, particulièrement avec les chiites.  Tué en 2006 lors d’un raid commando US qui a suivi une frappe aérienne ponctuelle, al-Zarqaoui a ensuite servi d’inspirateur pour la fondation de l’ « Etat Islamique d’Irak » (EII).

Au début de la guerre civile syrienne en 2011, l’émir de l’EII Abou Bakr al-Baghdadi a dépêché une antenne dans ce pays lui donnant l’appellation d’ »Etat Islamique en Irak et au Levant » (EIIL). Cette faction commandée par al-Joulani, un de ses lieutenants, s’est affranchie de cette allégeance d’autant que Bagdhadi refusait désormais de reconnaître l’autorité du docteur Ayman al-Zawahiri, le leader d’Al-Qaida « canal historique » après la mort de Ben Laden. Al-Baghdadi a donc repris la direction de ce qui a été appelé Daech en fondant un « califat » en 2014.

Pour résumer, après avoir perdu son contrôle sur des territoires situés en Syrie et en Irak, les activistes de Daech se sont égayés dans la nature sur les « positions préparées à l’avance ». Ce « retour au désert » (en faisant référence au départ de Mahomet de la Mecque pour rejoindre Médine) était tout sauf improvisé. Les réseaux de soutien étaient en place, les caches d’armes et munitions installées, etc.

Les actions ponctuelles se multiplient actuellement sur le front syro-irakien dans le but de garder les populations sunnites sous contrôle. Tout « collaborateur » sunnite du régime est une cible potentielle. La reconquête n’est pas encore à l’ordre du jour tant que la réorganisation de Daech sur le terrain n’est pas terminée. Cela peut prendre du temps mais les jihadistes pensent en générations.

Comment expliquer qu’il attire aujourd’hui encore beaucoup de « soldats » et surtout des individus plus formés ? Quelles sont les territoires les plus touchés ?

Le point central du phénomène appelé « islamique » est l’idéologie qui anime ses militants. C’est le salafisme-jihadisme qui correspond à une lecture littérale des textes sacrés de l’islam :  le Coran, les Hadiths et la vie de Mahomet. Cette « pureté » idéologique est très attractive pour les militants mais aussi pour les nouveaux adeptes qui voient dans cette interprétation de l’islam une réalité « révolutionnaire » qui combat les « mécréants » (les juifs, les chrétiens et les athées) et les apostats (les « traîtres à l’islam » que sont les chiites et, globalement, tous les dirigeants musulmans de la planète). Le fondement est simple: tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des individus à éliminer.

Cette idéologie révolutionnaire attire tous les jours de nouveaux adeptes qui sont mal dans leur peau pour des raisons sociales, psychologiques ou politiques. Il ne faut donc pas s’étonner de leur multiplication face à un monde occidental aux moeurs considérés comme dissolus – selon ce qui est écrit dans les textes sacrés -, et musulman dont le dirigeants sont jugés comme « apostat ». C’est cette révolte qui pousse les individus à rejoindre Daech, al-Qaida « canal historique » étant considéré comme ringard.

En dehors du théâtre syro-irakien (le « berceau » du califat) où les militants se préparent à la reconquête dès que les Américains seront repartis, les provinces (wilayat) extérieures redoublent d’activité comme au Sahel, en Libye, en Somalie, dans le Sinaï, en Afghanistan ou en Extrême-Orient.

Comme dans le passé récent, Daech recrute beaucoup au sein des militants d’Al-Qaida « canal historique » qui sont déçus par leur direction qui, après des années de guerre sainte, n’a pas obtenu de gains significatifs. Il convient d’ajouter les masses de jeunes miséreux qui voient dans Daech la seule manière d’exister.

Que faisons-nous, concrètement, face à la montée de cette menace ? Dans quels théâtres d’opérations sommes-nous encore impliqués dans la lutte contre Daesh ?

La France se bat au Sahel, ses effectifs ayant été renforcés cet hiver passant à 5.100 militaires sur le terrain. Elle est toujours présente en Irak et en Syrie bien que Washington ait annoncé son désir de se replier pour se concentrer sur l’Extrême-Orient où la Chine et la Corée du Nord posent problème.

Le président Macron s’est montré très actif invitant les dirigeants politiques des pays du Sahel au sommet de Pau au début de l’année pour effectuer un point de situation. De plus, il n’a de cesse de demander une participation des États du Proche-Orient, au moins financière pour aider les pays du G5-Sahel.

Si le combat doit effectivement se dérouler aux sources du jihadisme, il convient également d’assurer la défense de proximité. C’est ce qui se passe en Europe en général et en France en particulier. De nombreux attentats ont été évités en amont. Mais majoritairement, les activistes prêts à passer à l’action sont endogènes n’ayant que des liens ténus (quand ils en ont vraiment) avec Daech. Au mieux, ils sont « inspirés » par l’idéologie salafiste-jihadiste. Ils agissent à leur initiative pour se  faire connaître. La meilleure manière de les en dissuader est de ne parler de leurs méfaits que dans la rubrique « faits divers ». Ne plus avoir de notoriété est leur pire punition. Il semble que la presse a fait beaucoup de progrès dans ce domaine…

Globalement, le combat reste socio-idéologico-politique et à ce niveau, pour le moment, aucune solution (si elle existe) ne semble être satisfaisante.

Source : Atlantico

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