Sécurité civile : le SOS des pilotes d’hélicoptères

VIDÉO. Flotte vieillissante, appareils en nombre insuffisant, gabegie… Les pilotes de l’aéronautique civile tirent la sonnette d’alarme.

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Une fois n’est pas coutume, ce sont eux qui appellent à l’aide. Les 220 mécaniciens et pilotes d’hélicoptères de la Sécurité civile, qui assurent tout au long de l’année des missions de secours aux biens et aux personnes, en ville comme en pleine mer ou en haute montagne, de jour comme de nuit, dans les conditions les plus difficiles, tirent la sonnette d’alarme. « Nous ne sommes plus en mesure d’assurer un service public digne de ce nom », assure Fabrice Chrétien, secrétaire général du Syndicat national du personnel navigant de l’aéronautique civile (SNPNAC), lui-même chef pilote sur plusieurs bases de l’est de la France.

Faute d’un nombre suffisant d’appareils en état de marche, le groupement d’hélicoptères de la société civile a été contraint de fermer quatre bases et un détachement, cet été, y compris dans certains secteurs très touristiques. En Île-de-France, un seul Airbus Helicopters H 145 (le fameux EC 145, ainsi rebaptisé) est opérationnel, pour un bassin de population de 20 millions d’habitants. Il a suffi qu’un appareil, qui effectuait un treuillage en mer sur l’île de la Martinique, heurte une ligne à haute-tension pour en arriver à ce résultat. « On a prélevé un aéronef de notre base d’Issy-les-Moulineaux pour remplacer l’hélicoptère endommagé aux Antilles. Notre détachement du Luc (Var) a dû être fermé pour réarmer la base de Cannes, qui ne disposait pas des pièces détachées nécessaires à la maintenance de son propre hélicoptère. Idem à Besançon, qui n’a plus d’appareil en état de vol. Le moindre petit grain de sable et c’est toute une organisation qui se grippe », déplore Fabrice Chrétien.

Trois appareils jamais remplacés


Fabrice Chrétien, secrétaire général du SNPNAC.

Il y a une dizaine d’années, les hélicoptères de la Sécurité civile ont connu une série de crashs dramatiques, dans les Pyrénées et en Corse, détruisant trois EC 145 et tuant leurs équipages. « Cela va peut-être vous surprendre, mais ces aéronefs n’ont jamais été remplacés, malgré nos demandes répétées. De 35 appareils, notre flotte est passée à 32 sachant qu’après 800 heures de vol, un hélicoptère doit être désossé pour être entretenu, ce qui le cloue au sol durant plusieurs semaines. Nous sommes plus qu’à flux tendu, nous sommes à l’os », s’émeut le patron du SNPNAC.La mission de ces hommes ultra-qualifiés, recrutés pour l’essentiel dans les forces armées (aviation légère de l’armée de Terre, armée de l’Air, aéronavale…) est pourtant irremplaçable. Eux seuls sont en mesure d’assurer en un temps toujours compté, de jour ou sous jumelle nocturne, à des plafonds parfois très bas, des missions avec hélitreuillage, en approche de précision, sur des terrains inaccessibles par d’autres moyens. Randonneur immobilisé au fond d’une crevasse dans un canyon ; alpiniste piégé par une avalanche ; marin-pêcheur victime d’un arrêt cardiaque à 150 kilomètres des côtes… L’an dernier, les personnels navigants de la Sécurité civile ont secouru quelque 17 000 personnes, en métropole et en France d’outre-mer. « Nous sommes bien plus que des pilotes. Notre boulot, c’est de pouvoir organiser dans l’urgence des missions difficiles, en mettant sur pied des équipes pluridisciplinaires (sauveteurs, plongeurs, démineurs, médecins…) pour l’assurer le plus efficacement possible », témoigne Fabrice Chrétien, ancien pilote de l’ALAT. « Nous disposons d’un budget annuel de 60 millions d’euros. Imaginez : un euro par Français, ce n’est tout de même pas la mer à boire ! Eh bien malgré tout, nos moyens ne cessent de diminuer. »

« Le service public en péril »

Le secrétaire général du SNPNAC l’affirme : « Nous ne sommes pas du genre à nous lamenter sur notre sort et ce n’est pas l’esprit corporatiste qui nous guide. Si je monte aujourd’hui au créneau, c’est parce que la situation est devenue intenable et qu’elle met en péril le service public et la sécurité des Français. »

Mais ce qui fait surtout « grimper dans les tours » les pilotes d’hélicos de l’aviation civile, c’est la « gabegie » à laquelle ils assistent par ailleurs, notamment à l’hôpital public. « De plus en plus d’établissements se dotent d’Héli-Smur et engagent leurs propres appareils sans en référer à quiconque, dans la plus parfaite opacité, sans tenir compte de nos implantations. Prenez le CHU de Rennes : cet hôpital fait désormais appel à un hélicoptère privé pour assurer le transport de ses patients alors que nous disposons de deux appareils à Quimper et Lorient. Montant de la facture adressé l’ARS, et donc au contribuable : 2 millions d’euros par an », s’étrangle Fabrice Chrétien. « Évidemment, quand la mission se complique, on se tourne vers nous », soupire-t-il.

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Ces « doublons », cette concurrence qui ne dit pas son nom aboutit à des aberrations, parfois au détriment de la victime. Les équipes de la Sécurité civile ne sont pas près d’oublier ce jour où, après avoir récupéré par hélitreuillage une personne en péril sur la paroi d’une falaise, ils ont été contraints de déposer le blessé dans un champ pour que l’hélicoptère du Smur de Besançon (Doubs) puisse le transporter jusqu’au CHU, selon sa volonté. « Les deux appareils disponibles engagés dans la région ont été mobilisés inutilement sur la même opération. Qu’aurait-on dit si un appel urgent avait été déclenché pendant ce temps ? » interroge Fabrice Chrétien. Il y a deux ans, la même base de la Sécurité civile a été appelée pour venir en aide à un pilote de deltaplane en mauvaise posture dans le Jura. « Nous avons demandé au Samu de Besançon de mobiliser notre équipage ; son patron a refusé, préférant transporter son médecin dans son hélicoptère ». Que dire, encore, de ce jeune Suisse gravement brûlé, débarqué par la Sécurité civile près de Lausanne, sur injonction de la régulation qui souhaitait que la mission soit assurée par un appareil privé suisse (5 000 euros l’heure de vol) ?

Héli-Smur et deniers publics

La Cour des comptes a déjà pointé ce « pilotage mal organisé » des opérations de secours en vol. Certains parlementaires se sont également penchés sur le recours de plus en plus systématique à des sociétés privées, pour le transport sanitaire héliporté, par des hôpitaux pourtant en proie à des déficits chroniques. « La flotte de l’aviation civile est inutilement concurrencée par les implantations incontrôlées des héli-Smur. L’usage de ces appareils privés, que louent les établissements de santé, devrait être mieux contrôlé pour éviter un important gaspillage des fonds publics », alertait il y a quelques mois, sur les bancs de l’Assemblée, le député (LR) Éric Ciotti.

« Nous ne prétendons pas au monopole. Ce que nous demandons, c’est que notre flotte puisse être renouvelée, que nos bases soient médicalisées et que les doublons soient évités pour ne pas jeter l’argent du contribuable par les fenêtres », exhorte Fabrice Chrétien. Le président du syndical du personnel navigant de l’aéronautique civile propose ainsi que le ministère de l’Intérieur (dont dépend l’aviation civile) et le ministère de la Santé (l’hôpital public) « s’assoient autour de la même table pour proposer un schéma d’organisation cohérent, efficace et soucieux des deniers publics ».

Source : Le Point

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