Salah Abdeslam, « pauvre gars »: un djihadiste balance

Salah

[INFO LEXPRESS] Face aux juges, un djihadiste décrit le logisticien présumé du 13-Novembre comme « sans conviction ».

Salah Abdeslam ? « C’est un pauvre gars » , « il faisait les prières car nous les faisions » , « il fumait ». L’auteur de ces commentaires méprisants, qui dessinent un portrait plutôt pathétique de l’unique survivant des commandos du 13-Novembre, est un témoin majeur du parcours de la cellule djihadiste responsable des attentats de Paris et de Bruxelles. Ce témoin, Ossama Krayem, 25 ans, a passé plus de cinq mois dans différentes planques utilisées par le groupe en Belgique. Parti en Syrie en août 2014 pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique, ce ressortissant suédois d’origine syrienne était revenu en Europe à l’automne 2015, en empruntant la route des migrants, via la Grèce. Krayem avait été récupéré à Ulm (Allemagne) – en compagnie de deux autres futurs membres des commandos – par Salah Abdeslam, le logisticien présumé du 13-Novembre. Ce dernier les avait alors ramenés en voiture à Bruxelles.

Mis en examen en France le 11 juin dernier pour « complicité » d’assassinats, de tentative d’assassinats et de séquestration, Krayem est suspecté d’avoir voulu faire une action kamikaze le 22 mars 2016, lors des attentats de Bruxelles. Il aurait renoncé au dernier moment à se faire exploser dans le métro bruxellois, tandis que trois de ses complices faisaient, eux, 32 morts et 340 blessés.

« Il a renoncé à se faire exploser »

Durant ses cinq mois de clandestinité, Krayem, alias Abou Omar, a côtoyé la quasi-totalité des membres de la cellule ayant frappé la France et la Belgique. Interrogé à douze reprises par les polices belge, néerlandaise et française – parfois même en présence d’enquêteurs du FBI -, il s’est révélé très loquace. S’il nie avoir eu connaissance de la préparation des attaques du 13-Novembre, il reconnaît avoir acheté les sacs ayant servi à transporter le TATP et les détonateurs utilisés lors des attentats kamikazes de Bruxelles. Surtout, lors de trois auditions différentes, à neuf mois de distance, il revient sur le rôle et la personnalité de Salah Abdeslam. Et ses commentaires sont cinglants.

Le 4 novembre 2016, au matin, Ossama Krayem est entendu par un juge belge, en présence de son avocate. « Connaissez -vous la raison pour laquelle Salah Abdeslam est revenu vivant des attentats de Paris ? » lui demande le magistrat. Krayem répond : « Il ne m’a pas parlé de son rôle, mais il m’a dit ce qui s’était passé. Il était dans la voiture avec les autres qui se sont fait exploser au Stade de France. Il portait une ceinture d’explosifs dans le but de faire comme les autres, mais à la dernière minute il a renoncé ». Il répète : « C’est Salah qui m’a dit qu’il avait renoncé ».

Au fil des investigations menées après son arrestation, le 18 mars 2016, Salah Abdeslam avait multiplié les déclarations contradictoires à ce sujet. Aux policiers belges et français, il déclarait avoir renoncé au dernier moment à son destin de kamikaze. En revanche, il avait raconté à certains membres de son entourage que sa « ceinture n’avait pas fonctionné. »

« Il ne sait pas faire ses ablutions. Il fume »

Ce 4 novembre 2016, le juge poursuit : « Vous a-t-il dit que sa ceinture était défectueuse, comme ce qu’il a déclaré à Amri, Attou et Aberkane [les deux premiers l'avaient ramené en voiture à Bruxelles dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, le troisième est son cousin] ? »

Réponse d’Ossama Krayem : « Peut-être que [ceux] à qui il a raconté cela sont des personnes plus proches de lui que moi. A moi, en tout cas, il a donné une autre vérité. »

Le magistrat le questionne alors sur les raisons possibles du renoncement d’Abdeslam.

- « Je crois que c’est le style de personne un peu manipulée. Il ne sait pas faire ses ablutions [avant les cinq prières quotidiennes]. Il fume. Il a été en boîte un mois avant [les attentats] avec son frère. Peut-être qu’il a été influencé ou manipulé par Abaaoud [le chef opérationnel des attaques du 13-Novembre et ami d'enfance de Salah Abdeslam]. Si je parle de la foi, de la doctrine, alors oui, peut-être qu’il voyait en Abaaoud quelque chose, une idole par exemple. »

Dans la bouche d’Ossama Krayem – qui revendique être membre de l’Etat islamique -, l’utilisation du mot « idole » démontre son mépris vis-vis de Salah Abdeslam. Car, selon le dogme islamique, seul Allah peut-être révéré. Idolâtrer tout autre être que lui est un péché. Et pour les djihadistes de Daech, cette hérésie mérite la mort…

« Je suis différent de Salah Abdselam »

Le 11 avril 2017, Ossama Krayem est de nouveau interrogé par des policiers belges. Deux enquêteurs néerlandais sont également présents : dans le cadre d’une commission rogatoire internationale, ces derniers souhaitent savoir pourquoi le détenu a effectué un aller-retour, le 13 novembre 2015, entre Bruxelles et l’aéroport d’Amsterdam-Schipol. Vers la fin de l’audition, après avoir répondu à de nombreuses questions, Krayem revient de lui-même sur la personnalité du logisticien présumé du 13-Novembre. « Je suis différent de Salah Abdeslam. Il ne savait pas faire ses ablutions avant sa prière. C’est un pauvre gars. »

L’un des enquêteurs l’apostrophe alors :

- « Qu’est-ce qui vous différencie de Salah Abdeslam qui a abandonné sa ceinture explosive à Paris lors de la soirée du 13 novembre 2015 ? »

- « Pour ma part, je m’y connais mieux que lui. Huit mois avant les attentats de Paris, Salah était en discothèque et il fumait. La différence entre Salah et moi, c’est que je ne voulais pas faire d’attentat et que Salah voulait se montrer capable. Salah n’était pas comme nous, il avait la confiance d’Abaaoud. »

« Pas sa place aux côtés de l’Etat islamique »

Le jeudi 17 août 2017, Ossama Krayem est une fois encore extrait de la prison de Leuze-en-Hainaut pour être interrogé, peu avant 10 heures, dans les locaux de la division de recherches de la police judiciaire fédérale, à Bruxelles. L’audition est filmée et enregistrée. Après avoir décrit ses pérégrinations en Syrie, le djihadiste explique son adhésion à l’idéologie de l’Etat islamique, tout en affirmant ne pas cautionner les attaques contre les civils en Occident. C’est ainsi qu’il justifie son refus de s’être fait exploser le 22 mars 2016, à Bruxelles, tout comme Mohamed Abrini, surnommé « l’homme au chapeau », qui ne sera arrêté que le 8 avril suivant.

Krayem évoque alors de nouveau Salah Abdeslam, pour mieux prendre ses distances avec ce dernier. « Salah et Abrini sont des personnes récupérées de la rue, sans conviction », souligne-t-il. « C’est pour ça que je reviens sur Salah Abdeslam. Il n’est pas assez digne d’être à nos côtés, car il n’a pas de niveau de foi (sic). Si on gradue la foi sur une échelle de 10, il n’est même pas sur le premier échelon. Il n’avait pas sa place aux côtés d’une cellule de l’Etat islamique. » Ossama Krayem répète : « Il faisait les prières car nous les faisions. Il fumait. »

Un jugement sans appel. Aux antipodes de l’image de djihadiste froid et déterminé que Salah Abdeslam renvoie depuis son incarcération en France, que ce soit dans certains courriers truffés de références obsessionnelles à Dieu, ou lors de ses récentes déclarations devant les juges, au cours desquelles il justifie les attentats. Rejetant la justice des hommes, Salah Abdeslam, plongé dans la lecture permanente du Coran et arborant une longue barbe, semble avoir endossé le costume du « martyr » prêt à se sacrifier. Loin, très loin du petit délinquant de Molenbeek qu’il était, cheveux gominés et fringues à la mode, addict au casino et aux pistes de danse.

Source : L’Express

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