Les gendarmes bâillonnés sur la Toile

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Ouvert il y a six ans, le forum “Gendarmes et citoyens”, qui constituait un espace de libre expression pour ses 23 000 membres, a fermé début mai. Le résultat de dissensions internes et d’un travail de sape de la direction de la gendarmerie.

Début mai, les gendarmes ont perdu un précieux lieu d’expression sur Internet. Le forum de discussion “Gendarmes et citoyens” a fermé ses portes – certes provisoirement, mais pour combien de temps ? – et ses 23 000 membres inscrits sont retournés au silence. La décision a été prise par les administrateurs du site, de plus en plus débordés par le nombre de messages et les risques de dérapage. Propos intolérants et querelles ont fini par lasser les modérateurs, résume le major Bernard Cordoba, un ancien de l’équipe.

Petit retour en arrière. On est en avril 2007. Un groupe de gendarmes lance un site pour permettre à leurs collègues de France et de Navarre d’échanger en toute liberté sous couvert d’anonymat. Dans ce monde fermé où la parole est ultrasurveillée, la démarche séduit rapidement et fait le buzz. En six mois, le nombre d’inscrits bondit d’une petite cinquantaine à quelque 7 000 membres.

Ce fulgurant succès n’enthousiasme que moyennement le ministère de la Defense. Au point que quelques semaines après l’ouverture du forum, le directeur général de la gendarmerie missionne l’un des membres de son cabinet pour infiltrer le forum. Christian Rodriguez, officier supérieur et aujourd’hui conseiller de Manuel Valls, inscrit sous le pseudonyme Childéric, se connecte plusieurs fois par jour et apporte ses commentaires. Manque de chance, la tonalité un peu trop “voix de son maître” de ses messages piquent la curiosité des modérateurs, qui ont tôt fait de le démasquer.

Démission(s)

La direction de la gendarmerie ne s’avoue pas vaincue. Elle lance un “contre-forum”, baptisé “Gendcom”, pour couper l’herbe sous le pied aux dangereux insoumis. Las, l’initiative ne prend pas auprès des gendarmes, qui doivent montrer patte blanche pour s’inscrire. Le forum “Gendarmes et citoyens”, lui, poursuit son essor et ses fondateurs décident de le doter d’une assise juridique par le biais d’une association. Celle-ci voit le jour en avril 2008 et inutile de dire qu’elle devient immédiatement la bête noire du ministère de l’Intérieur. Profitant d’une erreur dans les statuts, celui-ci obtient la tête des 8 administrateurs, mais ne peut empêcher des gendarmes retraités de reprendre le flambeau et de créer une nouvelle association, avec des statuts en béton cette fois.

La troisième offensive sera la bonne. Alors que la nouvelle association enregistre un flux régulier d’adhérents, dont des officiers en activité, la direction générale de la gendarmerie débauche en 2010 deux modérateurs du forum pour les faire entrer dans un groupe de réflexion sur la concertation au sein de la gendarmerie… S’ensuit une scission entre les modérateurs et les membres de l’association, lesquels créent un autre forum, concurrent du premier. Résultat, l’audience de l’ancien forum s’effrite et les inscriptions baissent. Surtout, la rivalité entre les deux clans se répercute dans les messages, où se multiplient invectives, injures et autres dérapages.

Tout cela a fini par “polluer l’ensemble des échanges sur le forum, au-delà des capacités de modération”, écrit Mikaël Le Potier, adjudant et fondateur du forum. La défiance grandissante entre les membres du forum et l’association fait le reste. Au point que les modérateurs décident d’eux-mêmes de fermer le forum en mai dernier. Avec la promesse d’en ouvrir un nouveau très prochainement, mais sous un autre nom.

Xavier Sidaner

Lire aussi :
- L’annonce de la fermeture du forum, sur le forum « gendarmes et citoyens »

Un pilier du forum ciblé
Bernard Cordoba, modérateur du forum dès son ouverture, n’aura pas été épargné par les assauts répétés de la direction générale de la gendarmerie contre “Gendarmes et citoyens”. Élu vice-président de l’association en avril 2012, il reçoit un avis de suspensionde sa hiérarchie dans les 24 heures qui suivent la diffusion de son élection. Il est alors contraint d’obéir et de lâcher son mandat. “Sans quoi, c’était la suspension de la gendarmerie, sans recours possible, pendant quatre mois”, indique-t-il. Les gendarmes en activité n’ont pas le droit de par leur statut de créer des groupements ayant pour but la défense des intérêts des gendarmes.

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