L’armée, tout sauf une Grande Muette

La démission du général Pierre de Villiers du poste de chef d’état-major a révélé combien, en se saisissant des nouveaux outils, la communication de l’armée avait évolué. Et que le surnom de Grande Muette était bien éculé.

Des membres de l'Ecole nationale des sous-officiers d'Active se rassemblent, le 14 juillet 2017, pour le défilé sur les Champs-Elysées.<br />
Zakaria ABDELKAFI / AFP
Des membres de l’Ecole nationale des sous-officiers d’Active se rassemblent, le 14 juillet 2017, pour le défilé sur les Champs-Elysées. Zakaria ABDELKAFI / AFP

«Nous ne demandons pas des milliards d’euros pour être gros et gras, mais pour réaliser dans les meilleures conditions possibles d’efficacité et de sécurité les missions qui nous sont demandées. J’aurai besoin de votre soutien, sans doute dès les semaines qui viennent, car on parle déjà d’annuler certains crédits –alors que nous aurions plutôt besoin de dégels». Ces propos, tenus le 5 juillet devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, ne sont pas ceux du général Pierre de Villiers, mais bien de Florence Parly. Au début du mois, la ministre des Armées était prête à «ne rien lâcher» pour ne pas subir de coupes.

Depuis, le chef d’état-major des armées a démissionné. L’annonce a eu lieu sur sa page Facebook (qui est désormais celle de son successeur, François Lecointre) et sa «lettre à un jeune engagé». Un rendez-vous qu’il tenait peu ou prou toutes les semaines. Sur Facebook toujours, la vidéo de sa standing ovation qui dure plus d’une minute, a été vue 1,7 million de fois et a suscité 38.000 partages. Preuve que l’armée française a bien effectué le virage de la communication sur les réseaux sociaux.

«Les militaires ont toujours été de très bons communicants, annonce d’entrée Romain Mielcarek, journaliste spécialisé dans les questions de défense (et collaborateur de Slate.fr), auteur du blog Guerres-Influences. Ils ont peut-être mis sur certains domaines un peu de temps à se mettre en route, notamment pour ce qui concerne les réseaux sociaux ou les blogs. Mais depuis bien trois ans, il y a une accélération de l’utilisation de ses outils qui est énorme».

A LIRE AUSSI

Le basculement daterait de la fin de l’intervention en Afghanistan et le début de l’opération Serval, en 2013, selon Bénédicte Chéron, chercheur-partenaire au Sirice:

«Ça s’est fait par des prises de conscience successives. Ce n’est pas venu d’un seul coup, il y avait des choses avant».

D’une part, des initiatives locales avaient émergé dans plusieurs bataillons et unités. «C’était assez empirique au début», souligne Florent de Saint-Victor, spécialiste des questions de défense et auteur du blog Mars Attaque. Ce dernier cite un responsable de régiment qui faisait «la même chose» que le général Pierre de Villiers, soit poster régulièrement sa prose sur Facebook. Mais il n’y avait pas vraiment de stratégie commune.

D’autre part, les chefs d’état-major tenaient des blogs sur les intranets de l’armée depuis 2008, «qui avaient un relatif succès avec pas mal de commentaires» selon Florent de Saint-Victor. Le problème, c’est que ces messages n’étaient lus que par certaines catégories: les officiers et les troupes dans les bureaux. «Il leur manquait la majorité des armées. Toutes les unités combattantes qui n’avaient pas accès à l’intranet», renchérit celui qui suit grandement l’actualité militaire et la partage sur Twitter.

Jeunesse, recrutement et YouTuber muscu

La possibilité d’être sur les réseaux sociaux leur permet de toucher une communauté beaucoup plus importante:

«Ils ont été tiraillés entre les risques et les opportunités face à ces nouveaux modes de communication. Ils se disaient qu’ils n’allaient plus contrôler les fuites et qu’il y allait avoir des risques sur les opérations, raconte l’auteur de Mars Attaque. Finalement, ils se sont dit que la question n’était pas de ne pas les utiliser mais comment. Ils ont donc bossé la coordination. Au début, c’était surtout pour faire de la communication sur le recrutement, mais ils ont fini par s’en servir pour faire de la communication interne en public».

L’opportunité de faire du recrutement via les réseaux sociaux est en effet primordiale et a motivé cette migration sur Facebook ou Twitter. «Les armées cherchent à coller à la population qui fait le cœur de leur métier: la jeunesse», estime le général de l’armée de terre Vincent Desportes et ancien directeur de l’École de guerre. Selon lui, la défense a besoin de recruter et «ne peut pas apparaître comme ringarde».

«En communiquant via les réseaux sociaux, il y a bizarrement eu une humanisation de l’armée»

Elodie Jauneau, docteure en sciences humaines à l’université Paris Diderot

Chaque année, l’armée française recrute environ 20.000 «jeunes» selon le ministère de l’Action et des Comptes publics. La professionnalisation en 1997 et la fin du service militaire a amené la défense à innover. Avec des campagnes modernes au milieu des années 2000, où le discours est passé du patriotisme à l’opportunité d’avoir un travail qui dure et épanouissant, ou les vidéos sponsorisées de Youtubers célèbres. Notamment les stars des vidéos biscotos comme Tibo InShape.

 

«Il fallait que l’armée aille vers le citoyen. À partir du moment où on ne touche plus le grand public via la conscription, il faut trouver des moyens différents, considère Elodie Jauneau, docteure en sciences humaines à l’université Paris Diderot, qui est aussi collaboratrice parlementaire au sein du Parti socialiste. Et en communiquant via les réseaux sociaux, il y a bizarrement eu une humanisation de l’armée. Alors qu’on dit plutôt que les réseaux sociaux ont tendance à déshumaniser. Désormais, l’armée n’est pas juste une grande nébuleuse.»

«Dans la bataille des idées et du recrutement, il faut être sur les réseaux sociaux et être vu», résume Florent de Saint-Victor du blog Mars Attaque.

Les militaires, tous des «poètes revendicatifs»?

Outre une communication pour des obligations de recrutement, les réseaux sociaux et les blogs sont également une façon de diffuser de l’information. Dans le cas de la démission du général de Pierre de Villiers, la vidéo de cette longue salve d’applaudissements diffusée par l’état-major des armées sur les réseaux était l’occasion de passer un message, sans pour autant entrer en guerre avec l’exécutif:

«L’armée est une institution aux rites très forts. Le moral n’est pas excellent. C’était un moyen d’afficher une cohésion qui n’était pas tant pour dire: “on est forts” vers l’extérieur, mais plutôt pour montrer qu’en interne cette cohésion demeurait», détaille Bénédicte Chéron.

De l’avis général des observateurs, les militaires savent communiquer, et plutôt subtilement. Les grands généraux, comme le général Pierre de Villiers, sont «des hommes de communication et savent utiliser ces outils», selon Romain Mielcarek, qui prend pour exemple l’amiral Prazuck, chef d’état-major de la Marine Nationale et qui a commandé la communication de l’état-major des armées.

«Ce sont des gens qui ont de grosses expériences en cabinet et ont vu comment manœuvrer médiatiquement et politiquement», enchaîne-t-il.

En revanche, est-ce que les militaires s’expriment plus qu’avant grâce aux réseaux sociaux? «C’est dur à dire, réfléchit le journaliste indépendant. Il y a dix-quinze ans, le seul moyen pour un militaire de parler, c’était de passer par un journaliste. Aujourd’hui, n’importe qui peut s’exprimer en son nom propre en public. Il y a vingt ans, il ne pouvait pas lancer sa gazette. Maintenant, il a son compte Twitter comme dans n’importe quelle autre institution».

 

Les militaires ont toutefois toujours exprimé un avis en leur nom, comme en 1914. «Il n’y aurait pas les réseaux sociaux, ils écriraient des bouquins comme en 1910, rectifie Bénédicte Chéron. Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont créé cela. C’est un amplificateur mais pas le facteur.»

Cependant, à l’inverse du début du XXe siècle, les réprimandes sont plus présentes.

C’est le paradoxe français, déjà pointé dans un article de Slate.fr en 2011, on s’accorde pour dire qu’il faut s’exprimer dans l’armée pour faire progresser les mentalités. Mais dans les faits, chaque interventions un peu en dehors des clous est rappelée à l’ordre. La sortie de Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, dans le Figaro en est l’illustration la plus récente:

«On n’a jamais vu un chef d’état-major s’exprimer via un blog, ou faire du off avec des journalistes ou interpeller les candidats pendant la présidentielle, comme cela a été le cas. Il s’est comporté en poète revendicatif.»

Une Grande Muette qui n’en est pas une

L’autorisation préalable à l’expression publique des militaires a pourtant été supprimée il y a douze ans. Et l’expression «devoir de réserve», qui n’est pas un devoir de silence sur tous les sujets mais juste une obligation d’être neutre sur les opinions politiques, religieuses ou philosophiques, n’existe plus dans la nouvelle version du Statut général des militaires, qui date de 2005.

Quant au surnom de «la Grande Muette», il était utilisé pour qualifier l’armée à l’époque de la IIIe République, lorsque les conscrits et les officiers de l’armée n’avaient pas le droit de vote. Il n’y a donc aucune obligation ou devoir pour les militaires de ne pas s’exprimer.

La parole des officiers en leur nom, et donc sur les réseaux sociaux «reste quand même relativement rare», estime le colonel Michel Goya, qui lui n’a pas sa langue dans sa poche et n’hésite pas à faire connaître ses prises de positions parfois clivantes, notamment sur son blog très suivi, La voie de l’épée:

«Il y a toujours des réflexes, des craintes et une inhibition profonde des militaires à s’exprimer publiquement. Il n’y a pas besoin de demander une autorisation mais tout le monde le fait encore!»

La «milisphère» d’internet

En conséquence, et parallèlement à la communication de l’armée et des militaires, un autre groupe se forme. C’est une sorte de «milisphère» comme l’appelle Michel Goya. Un peloton assez divers, composé d’officiers retraités ou de civils intéressés par la question. «Le seul moyen pour les militaires de faire pression, c’est d’utiliser l’espace public», avance celui-ci.

Lancé en 2011, La voie de l’épée était un moyen pour Michel Goya «d’exposer certaines réflexions sur le contexte stratégique et politique de défense». Le blog est à 4.000 pages lues chaque jour. «5.000 parfois», s’exclame-t-il. Et son post du 17 juillet, sur les budgets de la politique de défense, a été lu 60.000 fois.

A LIRE

Si ce système de blogs et d’influenceurs sur les réseaux sociaux n’a pas «un impact décisif» pour Florent de Saint-Victor, il peut parfois peser. En 2016, un «vrai débat d’idées» a eu lieu sur l’opération Sentinelle et l’état de l’armée, raconte le blogueur, qui a eu des répercussions dans la presse au point que les portes-paroles des armées ont dû se positionner sur le sujet.

La perception de ces blogs au sein des armées est en plus «excellente» selon le général Vincent Desportes. «Au niveau ministériel, sûrement pas», lâche-t-il toutefois. L’intérêt de ces blogs est justement de faire «progresser la pensée militaire»:

«L’armée est un milieu qui a beaucoup de mal à faire vivre la pensée critique, en particulier dans l’armée française, continue Vincent Desportes. Une institution qui n’a pas de pensée critique est une institution qui se sclérose. Dans l’armée américaine, les blogs sont multiples et ils sont libres d’exprimer ce qu’ils doivent exprimer.»

D’autres blogs existent, comme ceux de Rémy Porte, officier référent «Histoire» pour l’armée de Terre, ou du général François Chauvancy. Et de plus en plus d’officiers et de membres d’unités tendent à s’exprimer via les réseaux sociaux. «Les officiers qui tweetent, bloguent ou quoi que ce soit, je n’ai jamais entendu qu’on leur avait fait des reproches, note Romain Mielcarek. Après, ils n’ont peut-être pas des positions aussi clivantes que Michel Goya à l’époque, mais je pense que le fait de s’exprimer devient normal».

Source : Slate

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>