La nouvelle vie de Pierre de Villiers, général sans réserve

7843845_a63c1c42-9729-11e8-90dc-059e30cd28ac-1_1000x625Depuis qu’il a quitté l’armée il y a un an après un conflit avec Emmanuel Macron, Pierre de Villiers, ici le 27 juillet dernier, s’est construit une nouvelle vie. Bien remplie. LP/Philippe Lavieille

Il y a un an, il démissionnait de son poste de chef d’Etat-major des armées après une passe d’armes avec le président Macron. Depuis, il a publié un best-seller, s’est reconverti dans le conseil aux businessmen… et pense à créer une équipe de foot.

Le hasard est malicieux. Notre rendez-vous avec le général Pierre de Villiers a été fixé un jeudi 19 juillet, au sous-sol des « Rois mages », l’agence parisienne qui gère sa communication. Gentiment, on nous prévient : « On ne va pas faire tout l’entretien sur les événements. » Drôle d’expression pour évoquer la démission fracassante, l’année dernière, de celui qui fût chef d’Etat-major des armées (CEMA) de 2014 à 2017, le poste le plus prestigieux de l’institution militaire.

« Là, il y a pile un an, je venais de remettre ma démission au président Emmanuel Macron, à 8 heures. Je suis rentré au bureau, et le soir, à minuit, je n’étais plus CEMA. Ça a été extrêmement brutal. Le lendemain matin, j’ai commencé à faire mes cartons. Avec ma femme, nous avons préparé un énième déménagement. On a l’habitude, mais c’était le dernier, alors forcément, c’était un peu particulier », raconte sans amertume – assure-t-il – celui que tout le monde appelle « le général ».

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Il est pourtant arrivé dans son costume civil sombre, Légion d’honneur à la boutonnière, sexagénaire à l’allure sportive, un air inattendu de businessman. Ce qu’il est devenu ? « J’ai créé ma société de conseil. En matière géostratégique, de management, de leadership, d’exercice de l’autorité. » Via cette structure, il travaille « un jour par semaine » pour le très huppé Boston Consulting Group (BCG).

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Bamako (Mali) 27 février 2014. Pierre de Villiers, devenu cette année-là chef d’état-major des armées, est reçu par son homolgue malien, Mahamane Touré, alors que la France est engagée dans l’opération Serval. AFP/Habibou Kouyate

Son mantra, qu’il enseigne à des parterres de cadres de haut vol ? « La performance passe d’abord en remettant l’homme au centre. » Ses contrats vont de la PME jusqu’aux géants du CAC 40. Ce passage au privé n’a rien d’un reniement. « L’armée n’a pas le monopole du service. Je sers mon pays puisque ce sont des entreprises françaises », dit-il, tranquille.

Entré le premier au Kosovo en juin 1999

Un changement radical après 43 ans de service, aux commandes de ses chars dans les Balkans, dans le piège de Kaboul, puis, plus tard, dans les arcanes complexes des cabinets ministériels (notamment à Matignon sous François Fillon) et des états-majors… Ce Saint-Cyrien issu des rangs de l’Armée de terre, spécialité blindée et cavalerie, aimait à être sur le terrain avec ses « gars ».

Afghanistan 2006 Free French Forces

Surobi (Afghanistan), décembre 2006. Le général Pierre de Villiers, qui commande alors pendant la guerre d’Afghanistan, fait visiter le poste français à la ministre de la Défense de l’époque, Michèle Alliot-Marie. DR

Lui, le « tankiste », entré le premier au Kosovo en juin 1999 à la tête de son bataillon d’infanterie mécanisée de la brigade Leclerc, est resté marqué par ses guerres. Comme par cette famille kosovare qui avait tout perdu, village, maison, mais se mit en quatre pour pouvoir offrir aux soldats français un café dans un décor de champs de bataille. « Ça, c’est de l’humanité », se remémore ce catholique pratiquant, « laïc et républicain. »

« Je ne vais pas me laisser b… »

C’est au printemps 2017 que se joue le dernier acte de sa carrière militaire. Emmanuel Macron demande au CEMA, proche de la retraite, de prolonger d’un an pour rester à ses côtés. Mais le chef de l’État ne digérera pas son emportement, dans le huis clos d’une audition à l’Assemblée, contre la perspective d’une baisse du budget de la Défense : « Je ne vais pas me laisser baiser » par Bercy, peste le général.

DEFILE DU 14 JUILLET 2017

Paris (VIIIe), le 14 juillet 2017. Fraîchement élu, Emmanuel Macron, martial, descend les Champs-Elysées dans une jeep militaire aux côtés de Pierre de Villiers, qui démissionnera avec fracas quelques jours plus tard.PHOTO PQR/L’Est Républicain/MAXPP/Alexandre Marchi

« Ce qui est révoltant, s’indigna alors le général Bertrand Soubelet, ex-numéro trois de la gendarmerie, lui aussi évincé naguère pour des propos qui avaient déplu, c’est que des parlementaires ont fait fuiter ces propos. Ils ont mis le général en difficulté et c’est lui qui a dû partir ! » Un autre gradé tempête : « Ça fait le lit d’une rupture entre le monde politique et le monde militaire. » Ce n’est pas l’avis d’autres responsables étoilés. « L’armée s’en est remise, personne ne s’est pendu », résume, un peu rêche, un officier baroudeur.

« Quand on a commandé 260 000 personnes, c’est extraordinaire de se retrouver face à soi-même »

Les malles bouclées, le général et son épouse referment la porte du bel appartement de l’Ecole militaire (Paris VIIe), et font cap sur la ferme qu’ils possèdent depuis 1998 en Vendée, fief de la famille Le Jolis de Villiers de Saintignon. Pierre a trois frères et une sœur – décédée l’an dernier -, il est le quatrième. Avec l’aîné, le souverainiste Philippe de Villiers, chef de la famille, il confie sobrement entretenir une relation… « fraternelle ».

« L’après-midi, j’ai posé mes valises, retrouvé mes voisins, dit le cadet. Je n’avais pas de sondage pour mesurer le volume du bruit. J’ai constaté que cela en avait fait beaucoup. » Et maintenant que faire ? Le premier réveil sur ses terres est compliqué. « Quand vous passez brutalement du rythme de CEMA à plus rien du tout, c’est impossible à gérer mécaniquement et physiologiquement. Il vous faut une activité. »

Alors le général se lève, se met à répondre à la centaine de courriers, mails et messages reçus. Il découvre la proposition de plusieurs maisons d’édition, choisit Fayard. « J’avais envie d’écrire depuis longtemps », confie-t-il. Le général en chef s’empresse de solliciter… l’autorisation de son épouse, artiste peintre. Feu vert.

Tous les jours, de 8 heures à 13 heures, il écrit

L’opération peut commencer : « Ma première décision de commandement a été d’acheter un ordinateur. » Il se rend à La Roche-sur-Yon et acquiert aussi une imprimante. De manière « intuitive », dit-il, l’ancien chef de peloton de chars instaure un rituel très précis, tout juste bousculé par la préparation du mariage de l’aînée de ses six enfants (cinq filles et un garçon âgés de 19 à 30 ans). Tous les jours, de 8 heures à 13 heures, il écrit. « Le plus dur, dans un livre, c’est la charpente. Elle est née sans aucune difficulté », se souvient celui qui a accouché de cet ouvrage en un été.

Dans la douleur ? « Il y a des jours où vous êtes bon, d’autres où rien ne sort », évoque le détenteur d’un « bachot » de lettres, décroché au lycée militaire de La Flèche (Sarthe), première étape d’un cursus militaire qui le conduira jusqu’à la très sélective Ecole de guerre. Si son ordinateur lui joue des tours (« J’ai fait quelques mauvaises manips »), il goûte avec plaisir la « solitude de l’écrivain ». « Quand on a commandé 260 000 personnes, c’est extraordinaire comme expérience de se retrouver face à soi-même », évoque-t-il.

150 000 exemplaires de « Servir », un phénomène !

Le titre s’impose de lui-même : « Servir ». « C’est un beau mot qui évoque quelque chose pour tous les Français et les Françaises », explique-t-il. Un terme conforme à son éducation, aussi, aux valeurs que lui a inculquées son père, Jacques, médaillé de la Résistance. « J’ai été élevé dans cette ambiance de bien commun, dont on reparle de plus en plus aujourd’hui », se réjouit-il.

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Cet aristo dont le blason remonte au XVIe siècle se revendique comme « quelqu’un de vrai et de simple, qui fait partie du peuple de France ». Les racines, l’ancrage, ça compte pour lui. « Au village, je connais tous mes contemporains, ceux de la classe, comme on dit chez nous. La vie militaire est une vie de nomade et il est important d’avoir un endroit où l’on peut se retrouver et où les enfants grandissent. »

L’ouvrage paraît en novembre 2017. Il frôle aujourd’hui les 150 000 exemplaires vendus. Un phénomène. « Et on va le sortir en poche à l’automne », se réjouit l’éditeur. Pourtant, ce n’était pas le règlement de compte avec le président guigné par beaucoup. D’ailleurs juste avant sa sortie, Pierre de Villiers l’envoie au président, « par loyauté et par courtoisie », avec une lettre.

« Comme pour Amélie Nothomb ou des stars à la Hollande ou Sarkozy »

« Emmanuel Macron m’a répondu par courrier qu’il tiendrait compte de mon bouquin dans la Loi de programmation militaire. Je suppose qu’il l’a fait, c’est une avancée. Ça reprend ce que j’ai demandé », note-t-il avec une pointe d’orgueil blessé. De fait, le budget des armées a été revu à la hausse, et atteint les 2 % du PIB que le général préconisait. « Les 850 000 euros qui avaient été annulés sont ressortis du tombeau, un peu comme Lazare », s’amuse-t-il.

Pas de polémique donc, au point de s’attirer les commentaires perfides de certains anciens collègues : « Rien de nouveau, on a déjà lu tout ça », persifle un gradé. Et pourtant ses séances de dédicaces mobilisent les foules. « Des heures d’attente dans le froid, des militaires, des civils, des jeunes, des vieux, de la femme d’officier tradi avec sa poussette quatre places à la compagne modeste de combattant au Mali, soucieuse du sort de son soldat… Tous étaient émus de rencontrer le général et lui disaient merci. Il y avait une grande humanité », raconte Laurent Bertail, de Fayard, qui l’accompagnait dans ces salles rassemblant 400 à 500 personnes.

« Comme pour Amélie Nothomb ou des stars à la François Hollande ou Nicolas Sarkozy », s’enthousiasme-t-il.

« Mon général, prenez le pouvoir ! »

Dans ce public, fusent aussi régulièrement des appels pas vraiment politiquement corrects : « Mon général ! On croit à l’armée ! Prenez le pouvoir, c’est quelqu’un comme vous qu’il nous faut à tête du pays. » Pierre de Villiers remercie poliment et esquive prudemment. Serait-il tenté par l’aventure, comme un de Gaulle, passé des armes à la politique ? « Le Général n’était pas un homme de calcul mais de conviction. Chacun son engagement. Je ne suis pas non plus un homme de calcul, si je l’avais été, je n’aurais pas démissionné. »

défilé du 14 juillet 2014

Paris (VIIIe), le 14 juillet 2014. Le général Pierre de Villiers arrive sur les Champs-Elysées pour son premier défilé du 14 Juillet en tant que chef d’état-major des armées. LP/Olivier Lejeune

Politiquement, même affranchi du devoir de réserve, cet officier dont la culture familiale s’inscrit dans la droite traditionnelle catholique ne professe pas de préférence partisane. Mais maintenant qu’il a découvert en librairie le plaisir d’être estimé, et même acclamé, difficile de jurer qu’il ne cédera pas un jour aux sirènes de la politique.

Sur ses sujets de prédilection, comme ce service national universel (SNU) que veut instaurer Macron, n’a-t-il pas ses idées ? « Reconstituer le creuset national me semble urgent. C’est possible, l’armée est un laboratoire, elle le fait ! En quelques mois, on arrive à transformer des jeunes en héros qui vont chercher des blessés sous le feu et qui disent « je l’ai fait pour la France ». » En filigrane, perce le regret d’un SNU qui, à ce stade, s’annonce bien timoré, dépourvu de sa dimension militaire pourtant préconisée en 2017 par le candidat Macron.

Deschamps, ce héros

S’il a une cause à défendre, c’est bien la jeunesse. Et un outil à proposer : le foot. « J’ai créé une équipe de foot partout où je suis passé. J’étais le lieutenant le plus connu du régiment grâce aux matchs », se souvient-il. Son poste ? Milieu de terrain, « celui qui distribue, qui unit le jeu entre la défense et l’attaque ». En Didier Deschamps, il discerne un grand chef de la trempe de ses modèles, le maréchal de Lattre et le général Leclerc. Le premier, pour son génie de l’amalgame, « gagner en mélangeant les différences. »

Le second, pour le « serment de Koufra » en mars 1941, « nous ne nous arrêterons que lorsque le drapeau tricolore flottera sur la cathédrale de Strasbourg »… mission accomplie fin 1944. « Deschamps a réussi à fabriquer une équipe et pas un faux amalgame d’ego. Et il a prononcé un serment : On ne s’arrêtera que quand on aura gagné la finale », célèbre ce passionné du ballon rond, qui a pris un engagement avec le syndicat des groupes professionnels du football (UNFP). Ainsi, il siège désormais parmi les membres du comité stratégique avec Jacques Attali, ou les politologues Dominique Reynié et Pascal Boniface. Et n’exclut pas de créer une équipe en banlieue parisienne.

Lui qui n’était pas invité à la tribune présidentielle du défilé du 14-Juillet dernier l’a pourtant suivi avec une émotion particulière à la télévision. Non pas en raison des fumigènes mal placés ou des malencontreuses cascades à moto. Mais en raison de la présence dans le cortège de son seul fils. Celui-ci, après avoir entamé une carrière prometteuse dans la finance y a finalement renoncé, pour s’engager dans l’école de la gendarmerie. Promotion Arnaud Beltrame.

BIO EXPRESS

  • 26 juillet 1956 : naissance à Boulogne en Vendée
  • 1975 : admis à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr
  • 1978 : chef de peloton de chars AMX-30 au 2e régiment de dragons (Haguenau).
  • 1989-1990 : stagiaire à l’Ecole supérieure de guerre.
  • Juin 1999 : commande le bataillon d’infanterie mécanisée de la brigade Leclerc, entrée en premier au Kosovo.
  • De 2006 à 2007 : commande en Afghanistan le Regional Command Capital (2 500 militaires de différentes nationalités).
  • 2008 à 2010 : chef du cabinet militaire du Premier ministre François Fillon.
  • 2014 : nommé par François Hollande chef d’état-major des armées (CEMA).
  • Mars 2017 : fait rare, il s’exprime pendant la campagne présidentielle en faveur d’une hausse du budget de la Défense
  • 19 juillet 2017 : il démissionne de son poste, une haie d’honneur de militaires et fonctionnaires l’entoure jusqu’à sa voiture.
  • 8 novembre 2017 : il publie son livre, « Servir » (Fayard).

Source : Le Parisien

 

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