Gouda Ier, Laurin Jofrerien: le couple de l’été!

Lettre à ma cousine de province

par

Patrick Mandon

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Alors que Justin Carantex – tout juste nommé par McCaron – affronte des violences inédites dans le royaume, Laurin Jofrerien prend son envol…


Ma cousine vénérée(1),

Ma dernière missive vous disait mon accablement ; tout m’agaçait, tout me lassait, j’étais revenu de tout. Mais c’est terminé. Je vis avant-hier que j’allais mieux, et, hier, que j’allais bien : ce matin, je voulus me trouver auprès de vous. Demain, à l’aube, je serai dans la malle-poste, plus rapide que la diligence, qui mène à votre belle région. Cependant, je dois absolument faire une halte d’au moins 24 h chez un notaire, à Bourges. C’est aujourd’hui mardi ; je n’atteindrai donc Cahors, si les chevaux vont bon train, que jeudi, voire vendredi. Je sais par un voyageur, que les routes ont été rendues fort mauvaises par d’incessantes pluies, et qu’on y verse aisément. Le train à vapeur n’ira pas jusqu’à vous avant longtemps, par conséquent, pour de longues années encore, le voyage pour vous atteindre et vous étreindre demandera plusieurs jours.

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien

J’envoie cette lettre par porteur spécial, pour vous informer de ma venue. Vous me pardonnerez de rompre avec nos usages ; je n’ignore pas que l’apparition inattendue de vos amants accroît, quand elle ne le fonde pas, le plaisir que vous prenez avec eux : « Mieux prise quand surprise » est bien la formule gravée au point de croix sur vos oreillers, non ? L’amour est votre beau souci. Au-dessus de votre lit, sur une toile un peu cachée dans le velours cramoisi du baldaquin, n’est-ce pas en lettres d’or qu’apparaît, dans un décor de nuages et d’azur figurant le ciel, votre devise, qui est aussi un avertissement : « N’y montez pas sans moi ! ».

Ah, délicieuse et presque divine, on ne s’ennuie pas dans votre compagnie ! Vous êtes spirituelle et gracieuse, vous le demeurez dans toutes vos démonstrations, le jour, le soir, la nuit…

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Mais, chère cousine si joliment tournée, si dévouée à la cause du bonheur, je tiens également à partager avec vous quelques nouvelles fraîches relatives à notre gouvernement et à la vie parisienne. Je vous en conterai les détails lorsque je me trouverai près de vous, après que nous serons lassés du déduit.

Justin le débonnaire

Le roi a changé les pièces de son gouvernement. Après Edouard Ami-des-Chevos, voici Justin Carantex : il a toute l’habileté du grand commis d’État, toute la simplicité de l’homme façonné par son terroir, toute la ruse du maire et du conseiller régional habitué aux diatribes, aux éloges et aux accommodements. Ses racines sont dans le Gers. Son apparence le donne pour débonnaire. Certes, il est débonnaire ! Les plus aimables le qualifient de « pittoresque ». Une phalange de publicistes et de commentateurs se gausse dans la coulisse de ses manières et de son accent. Elle pressent qu’avec un tel exemplaire de la province éloignée, Paris aura son festin renouvelé de joie mauvaise devant le spectacle d’un balourd aux affaires. Les salles de rédaction résonnent des fous-rires que suscitent ses apparitions et, plus encore, ses déclarations. Son discours à la Chambre fut jugé consternant et d’une platitude digne d’un comice agricole. Et, en effet, il fut plat. C’est à dire qu’il fut sérieux, et encore appliqué. Mais l’essentiel est ailleurs. Carantex arrive très informé de la vérité des faits. Choisi par McCaron, il se montrera loyal, mais sera-t-il sa créature ? L’époque est incertaine, son avenir est trouble : on n’y voit pas à un mois de distance ! Hier, Chlodomir Castaniettes était le puissant ministre de la police. Il s’égara : à la fin, lorsqu’il serrait la main d’un policier, on craignait qu’il lui passât les menottes !   ‌

L’exaspéré de Matignon

Carantex conduit donc le gouvernement. Edouard Ami-des-Chevos ne supportait plus les caprices et les foucades du roi. Leur relation s’était encore dégradée. C’est un homme exaspéré qui vient de quitter l’hôtel de Matignon, un homme d’État que désespérait l’état d’un royaume abandonné à lui-même. Cela, Carantex ne l’ignore pas. Il est résolu à ne rien céder de ses prérogatives de Premier des ministres, et l’on aurait tort de voir dans sa jovialité la preuve d’une souplesse vertébrale excessive. Pour d’aucuns, il serait une manière de benêt. On lui fait le procès de l’apparence. Or, dès le lycée, il fut un brillant élève. Frotté de la ruse des cabinets, ce dissimulé est un patient négociateur : jusqu’à quel point subira-t-il l’imprévisible McCaron ? Là-dessus, avec le temps, qui sait ce que lui soufflera l’ambition ?

Le royaume où l’on tue si aisément

Partout dans notre infortuné royaume, le crime triomphe, et les voyous qui le servent se sentent chez eux. Nul bras ne les retient, ni celui de la loi, ni celui de la police dont les représentants sont des cibles mouvantes. Ils s’agrègent par acoquinement, ils démontrent des solidarités de confréries malveillantes. On a vu, il y a peu, dans les rues de Dijon, des bandes, appartenant à deux communautés rivales puissamment armées, se livrer à des actes de guerre ! Des hirsutes, des braillards montraient leurs armes comme s’ils avaient présenté leurs attributs reproducteurs à un jury d’obscénité : en France, désormais, des tribus belliqueuses règlent leurs différends sur la place publique ! Nous savions assimiler, nous ne pouvons même plus dissimuler ! Que s’est-il passé, depuis le temps où ce pays représentait l’idéal pour tous les peuples ? Pourquoi nous hait-on tant ?

Des brutes ignares vitupèrent le royaume, agressent ses habitants, raillent ses mœurs, son histoire, sa mémoire. Pour un regard mal interprété, on sort une lame, et l’on vous tue comme de rien. Récemment, un postillon a voulu contraindre deux énergumènes sans titre de transport à descendre de l’omnibus tiré par trois chevaux qu’il conduisait. Les deux barbares lui portèrent de tels coups, qu’il perdit connaissance et mourut peu de temps après cette infâme agression. Des individus de sac et de corde occupent les rues, les places, les jardins. Ils ne se satisfont plus d’incarner le désordre et le chantage dans leurs quartiers, ils étendent progressivement leurs colonies de férocité dans les grandes villes.

Le divertissement du roi

Je n’ignore point qu’il est devenu impossible d’exercer une autorité en France, où le plus capricieux des peuples n’aime rien tant que se choisir un champion pour le haïr sans délai. On dirait qu’une chose énorme se prépare, on entend vaguement une rumeur de chaos. Les uns en espèrent un bienfait, beaucoup en redoutent le plus grand malheur. Considérant ce péril, où donc est le royaume de McCaron ? Où finissent, où commencent ses frontières ? N’est-il plus qu’un roi fragile et pâle, qui fuira tantôt sur la lande, éperonnant son cheval couvert d’écume, à la recherche d’un « territoire » d’accueil, pour reprendre ce mot, dont la prétendue élite administrative, toute grosse de sa vanité, a contaminé le discours des uns et des autres. On ne prononce plus le nom des provinces : adieu Aunis et Saintonge, adieu Quercy, Angoumois, adieu l’Histoire et ses récits !

Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne! Quel cadeau inestimable! 

McCaron gouverne encore son palais, mais la France ? Des tyrans improvisés exigent du passant qu’il se mette à genoux parce que, dans la lointaine et sauvage Amérique, un Noir fut lâchement assassiné. Les mœurs du Nouveau Monde, ne sont pas les nôtres, ses injustices non plus. La peau d’un Français ne connaît pas la répugnance pour d’autres couleurs que la sienne : au contraire, elle ne demande qu’à se frotter à elles, à mêler leurs sueurs. Et cela de tout temps : il n’est point de nation moins obsédée de la race que celle de ce pays admirable et si mal considéré.

Le mensonge, la calomnie, l’ignorance : c’est avec ces mots de la décomposition nationale que des tribuns de populace prétendent dresser le portrait de la France. Et voyez-vous, cousine, je n’ai pas l’impression que cela chagrine vraiment Heudebert McCaron. Je vous l’ai déjà confié : je crois que cet adolescent de quarante ans veut liquider le royaume, afin de passer à un autre divertissement. Ses partisans, qu’on croirait issus d’une neuve-classe amnésique jusque dans leur vocabulaire d’une pédanterie dissimulée, espèrent l’avènement de ce jour avec la même gourmandise.

Le beau mécanisme de notre nation est cassé : son horloge n’y sonne plus les quarts, elle fait entendre les demi-heures quand elle y pense, et les heures avec retard, quand cela lui chante…

L’envol de Jofrerien

Il faut encore que vous appreniez ce que le boulevard, les ministères, les ambassades, le palais, le salons savent depuis peu : Laurin Jofrerien, vient de faire connaître qu’il se lançait en politique ! Le cours des choses dans le royaume en sera bouleversé, n’en doutez pas, dans toute l’Europe et dans le monde connu.

À ce moment précis, j’affirme que nous sommes les contemporains d’un événement considérable !

Les Parisiens sont stupéfaits: les concierges, les boursicoteurs, les grossistes des Halles, les athlètes, les petits rats de l’Opéra et les vieillards en frac et huit reflets qui les convoitent ou les entretiennent, et jusqu’aux maraîchers dans les champs, alentours de la capitale. Jofrerien fait don de sa personne à la Montagne(2) ! Quel cadeau inestimable ! Les grenouilles, dans les mares, ont cessé de coasser, dans les abattoirs, les tueurs ont déposé leurs couteaux !

La classe politique est en émoi. Jehan-Lucilien Mélanchthon aurait vacillé, puis, se ressaisissant mais le regard dévasté, aurait murmuré : « C’est fichu ! Il nous balaiera tous, c’est un Jupiter tonnant, il a le glaive des grands guerriers de tribune. Un flux nous apporta, il est le flot qui nous emportera. Achevons notre mandat et rentrons chez nous ! », et il partit d’un grand rire. Le chef des Partageux, un garçon plus mesuré qu’un calcul de tailleur, eut ce mot : « Il ne cache pas quelque chose, mais quelqu’un. ». La remarque était sibylline, vous lirez plus bas ce qu’elle révélait.

Jofrerien ne s’avance pas seul. Il annonce qu’il est suivi d’artistes et de compagnons de la Bonne Pensée. S’il parle, c’est qu’il a des choses à dire et qu’il ne peut plus se taire. Il a eu cette révélation : le journalisme ne pouvait plus le contenir tout entier ; sa pensée, trop vaste, voulait un envol. Jusqu’où n’atteindra-t-il pas ?

Un extrémiste du Centre

Nous verrons prochainement quelles figures prétendront donner un peu de saveur à ce ragoût politique, mais je subodore qu’on y trouvera des survivants du navire naufragé des partageux, augmentés de héros bien nourris, qui rempliront un préau d’école ou une salle de patronage ici et là. L’homme veut aussi à ses côtés des Chlorophylliens : pourquoi pas? Il y aura dans ses sermons assez de luzerne pour les nourrir !

Le journal de Laurin Jofrerien vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans l’entreprise de réflexion baptisée « L’Effrontée populaire », du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche…

Mais, me direz-vous, qui donc est ce Jofrerien ? L’homme a derrière lui une belle carrière de gazetier et, il faut le reconnaître, menée avec constance et toujours dans le même camp, celui des « bourgeois novateurs ». Les éditoriaux de ce moralisateur pincé, dans le journal qu’il dirigeait encore hier – L’Émancipation, un quotidien qui mérita son succès passé – n’étaient lus que des correcteurs. L’homme présente en général une physionomie de morgue animée d’un peu de suffisance. Est-ce l’effet involontaire des traits de son visage ou bien le reflet de son esprit ? Dans les disputes, on dirait qu’il toise son adversaire : voudrait-il ainsi le coiffer de son mépris ? Nous ne trancherons pas. Hors cela, ce n’est pas être médisant que de constater que cet extrémiste du Centre n’est remarquable en rien ; il n’a pas de saillie mémorable à son actif, il ne traîne pas tous les cœurs après lui(3)

Alors, direz-vous, que vient-il faire dans cette arène où la séduction, la grâce, ou, au contraire, la rude opposition, jouent leur partie ? Attendez encore un peu, et vous saurez l’affaire…

Petit pion d’anathèmes

Le voilà, à présent, agent-placier dans le spectacle politicien. On l’imagine fiévreux, affairé, satisfait enfin : avec ses amis, détenteurs assermentés du Vrai, du Beau, du Bon, il examinera les candidatures à la Confrérie des citoyens honorables. La scène ne manquera pas d’acteurs et de figurants, mais combien de spectateurs comptera-t-elle ? Verra-t-on s’y produire l’imprévisible Vincenzo Pailloné, animateur pour noces et banquets tristes, ou Jean-Christophe Caramelédélices, l’homme de main du baron Grosse-Canne, lequel, revenu de tout chercherait à se distraire ? Ibtissam Soufi-Belgazel, dite encore Fatima Bel-Gazelle, en sera sans doute, car, privée de public, elle est en grande souffrance d’applaudissements. Bernold-Hannibal Hardi-Lalibye, dont le nombre d’invitations à parler de ses ouvrages excède parfois celui de leurs ventes, prophète et philosophe, s’y enivrera-t-il de sa propre parole ? Il se verrait bien sinon en Vieux tout au moins en Sauveur de la Montagne(4) (5), pratiquant sur la moribonde les gestes d’un secours mystérieux, et prononçant sur son « cadavre renversé » les mots obscurs d’une magie très ancienne…

Rappelons que, petit pion d’internat dépourvu de bienveillance, Jofrerien désignait à l’opprobre ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire parmi les écrivains, les députés, les philosophes, et même parmi ses confrères. Son journal, par exemple, sous sa conduite acrimonieuse, vit récemment des casques à pointes et leurs séides stipendiés dans la compagnie de caractères et d’intelligences, qui a rejoint l’entreprise de réflexion, baptisée L’Effrontée populaire, du pertinent et redouté Milciade Ôfraiche. Avant même d’en connaître, Jofrerien et ses employés jetaient sur elle l’anathème des censeurs étriqués.

Cherchaient-t-ils à l’expulser du principe de la disputatio, nécessaire tradition aristotélicienne qui en appelle au raisonnement, à la déduction, bref à la confrontation des cervelles ? En désignant Ôfraiche et les siens à l’hostilité, en les assimilant à ce que l’égarement politique a produit de pire, Jofrerien et son journal ne les ont-ils point affublés de sonnerie de défiance, afin de prévenir les Français contre leurs écrits, comme, au Moyen Âge, les grelots annonçaient le passage des lépreux dans les rues et sur les chemins ?

Mais j’en viens au meilleur de cette comédie de parade.

Cousine désirable, je vous l’affirme, nous allons bientôt nous amuser, car il manque un personnage dans la distribution, celui par lequel toute cette petite comédie parisienne versera dans le vaudeville…

Tout cela pour Gouda !

Depuis que Jofrerien a révélé son ultime ambition, le nom de Gouda Ier est prononcé comme celui du bénéficiaire de ce vacarme d’arrondissement. Une longue complicité l’unit à Jofrerien, qui était son inspirateur, dit-on, son conseiller occulte, paraît-il. Enfin, voilà : Gouda veut revenir ! Gouda ne songe qu’à la reconquête de son trône et déclare à ses visiteurs qu’il ne l’a perdu que par la trahison de McCaron !

Peut-on imaginer le couple Gouda-Jofrerien dans sa conquête du pouvoir ? Il faut, dans la chose politique, un charme, un pouvoir de persuasion, un prestige enfin ! Mais Gouda ! Mais Jofrerien ! Leur duo haranguant une salle persillée de chaises vides, où se mêlent des féministes acariâtres et des chlorophylliens hurleurs, des égarés rigolards et d’anciennes éminences de la Montagne, bourgeois fatigués et boudeurs ! Allons, la farce, d’abord, puis le vaudeville, vous dis-je !

Ou alors… Faut-il redouter le pire, cousine ? Quoi ! Un accident, un malentendu, une fourberie de l’Histoire, aidés de l’impéritie, de la ruse courte, du cynisme infantile ramèneront-t-ils Gouda sur le trône ? Et Jofrerien ? Quoi ! Ministre d’État, avec un équipage, des gens de maison, des gardes, tout le train qui accompagne un gentilhomme de la Suffisance ?

Vous devrez être singulièrement tendre dans vos consolations amoureuses pour éloigner de moi cette vision de cauchemar.

Le cavalier est dans ma rue. Je n’ai que le temps de formuler une pensée, que je n’écrirai pas, mais que je confierai par le souffle à cette missive ; en quelque sorte une image fantôme, rien moins que pieuse. Je sais qu’elle ne vous fera point rougir, ou alors de plaisir.

Je dépose des baisers sur tout ce vous montrez en société, et sur ce que je n’ai pas la prétention de croire que vous ne montrez qu’à moi, sur ce qui est visible à l’œil nu et sur ce qu’on ne voit que lorsque vous êtes nue,

Je serai bientôt, de ma cousine,
Le plus moelleux des… coussins.

Licencieusement votre Cousin

Source : Causeur

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