Gendarmerie, retour vers le Futur…

Jacques Bessy, Colonel (E.R.) de Gendarmerie, président de l’Association de Défense des Droits des Militaires (ADEFDROMIL) nous ayant communiqué ce texte assez ancien, mais qui est toujours d’actualité,  le site « profession-gendarme.com » a tenu à le publier car il présente une perspective intéressante sur le devenir de la Gendarmerie Nationale.  

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 LA  GENDARMERIE  SURVIVRA  T’ ELLE  EN  2012 ?

  Association de défense des droits des militaires

 Par Jacques BESSY

 Avertissement  : Cet article ne souhaite pas la mort d’une vieille dame respectable, mais tente, en  replaçant  l’organisation  et  l’action  de  la  Gendarmerie  dans  une  perspective historique, d’anticiper sur des évolutions inéluctables.

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De fait, les  échanges sur  les forums,  les ouvrages  récents  parus sur  l’institution, les  interviews données  par les  rapporteurs  du budget  de  la  gendarmerie  à l’Assemblée  nationale  et  au  Sénat amènent  à  s’interroger  sur  le  devenir  de  la  vieille  dame  qui  vit  désormais  dans  une  époque pour  laquelle,  elle  n’a  pas  été  conçue,  et  dont  les  capacités  d’adaptation  sont  mises  à  mal, faute de choix politique clair.

Une organisation parfaite pour une époque révolue.

Rappelons  à  ceux  qui  mettent  en  avant  les  huit  siècles  d’histoire  de  la  gendarmerie,  que  le concept  « du  maillage  territorial » s’est  développé  à partir  de  1720 et pas  avant.  C’est  à partir de cette date  que le pouvoir  royal  décide de créer des postes  fixes à l’effectif de  cinq  hommes sur  les  grands  axes  de  circulation.  Cette  implantation  de  proximité  met  fin  aux  chevauchées que pratiquaient jusque là les prévôts pour faire régner l’ordre.

Bien  sûr  les  effectifs  sont  adaptés  à  la  population  française  qui  se  chiffre  alors  à  environ  20 millions  de  personnes :  3000  hommes  et  565  brigades.  Mais  surtout  ce  quadrillage  vise  une population  peu  mobile,  essentiellement  rurale  et  dont  les  modes  de  vie,  les  religions,  les cultures  régionales  sont  connues.  Il  n’y  a  pas  de  flux  migratoires,  et  peu  de  délinquance itinérante. Rappelons à titre anecdotique que l’un des premiers tueurs en série connu, arrêté et  jugé,  est le dénommé Vacher qui  sera guillotiné en  1898 à  Bourg en Bresse  et qui fut identifié  grâce aux recoupements opérés par un juge d’instruction (l’affaire servit de trame au film « Le juge et l’assassin).

Le  quadrillage  du territoire  va  s’étendre  progressivement  sous  tous  les  régimes, car  il  permet  de  contrôler   les  populations,  d’être  renseigné  et  d’assurer  la  tranquillité  publique  due  aux  citoyens.

Il  y  a 4000  «  gendarmes »   en 1789,  répartis en 880  brigades pour une population de 27.600.000  habitants.  L’effectif  passe  à  16 000  hommes  répartis  en  2941  brigades  pour  35.000.000  d’habitants  en  1850.  Il  se  chiffre à 24.200 gendarmes  départementaux répartis  en  4559 brigades pour  41.000.000 d’habitants environ en 1934,  dont 20.000.000 environ sont des  ruraux.  En  1982,  la  population  française  s’élève  à  54.000.000  d’habitants  (15.000.000 recensés  comme  habitants  de  zones  rurales)   et  on  compte  alors  46 000  gendarmes  départementaux  répartis  en  3700  brigades  (source : ouvrages du Gl.  Besson  et Pierre  Rosière – Quid 2001).

En 2007, après avoir subi les chocs des crises de 1989 et de 2001, la  gendarmerie départementale compte environ 62.500 militaires répartis pour  l’essentiel dans  1055  « communautés  de  brigade »,  697  brigades  « autonomes »  et 370  PSIG,  pour  assurer  la sécurité d’environ 63 millions d’habitants, dont 29 millions en zone gendarmerie.

Globalement, et indépendamment du progrès technique  résultant des révolutions  industrielles, le  domaine d’intervention  de la gendarmerie ne va  guère évoluer  jusqu’en 1945.  Bien sûr, il  y a  le  chemin  de  fer,  l’industrialisation  modeste  de  petites  agglomérations  et  l’apparition  des  véhicules  automobiles  après  la  première  guerre  mondiale.  Il  y  aussi  et  simultanément  la montée progressive de la police au fur et à mesure de l’urbanisation du territoire.

Les  modes  opératoires  ont  peu  varié  depuis  l’ordonnance  de  Le  Blanc  de  1720  et  celle  de 1760 qui prescrivait d’effectuer une tournée  quotidienne  de  deux  cavaliers.  Le  gendarme  doit rechercher  « le  renseignement »  dans  la  partie  « saine »  de  la  population.  La  méthode  est  d’ailleurs  radicalement  opposée  à  celle  utilisée  par  la  police  qui  s’appuie  sur  des  réseaux d’indicateurs  puisés  dans  le  « milieu ».  La  surveillance  générale  débouche  naturellement  sur  la  police  judiciaire.  Les  procédures,  les  rapports  et les fiches sont appréciés  des  autorités,  car  tous  ces  écrits  sont  objectifs  et  empreints  de  bon  sens.  A  titre  d’exemple,  le  rapport  de gendarmerie  sur  les  visions  de  Bernadette  Soubirou  à  Lourdes,  publié  voici  quelques  années  dans  la  revue  de  la  gendarmerie  reste  un  modèle  du  genre,  car  il  s’en  tient  aux  faits.  Pour utiliser  un  langage  d’entomologiste,  le  gendarme  se  livre  à  un  travail  de  fourmi  après  avoir  tendu sa toile d’araignée ! 

A la fin de la deuxième guerre mondiale, près de 50% de la population française habite encore à  la  campagne,  territoire  de  la  gendarmerie,  tandis  que  la  police  règne  dans  les  agglomérations. Mais l’évolution lente de la société  française va  s’accélérer considérablement à  partir  des  années  cinquante.  C’est  le  début  de  la  période  de  développement  économique appelée  « les  trente  glorieuses  »  et l’exode  rural  va  battre  son  plein.  On  se met  à  habiter  dans  des  HLM  construites  dans  les  villes  ou  leurs  banlieues  pour  travailler  dans  des  usines  qui  produisent  les  biens  d’équipement  dont  les  familles  ont  besoin. 

A  partir  des  années  70,  on assiste  à  un  mouvement  inverse :  les  citadins  achètent  des  résidences  secondaires  et  les  habitants  des zones rurales  n’hésitent  plus à aller travailler loin de  chez eux. Le gendarme se  déconnecte alors insensiblement de la population présente dans sa circonscription.

Dans  un premier  temps  et jusqu’à  la  fin des  années quatre vingt,  la Gendarmerie va faire face  et  s’adapter tant bien que mal, souvent plus  par les  progrès de  la  technique  que par la mise en  œuvre  de  nouveaux  concepts  d’emploi.  Il est  impensable  de toucher  au  dogme  sacré  « de  la  toile d’araignée ».  La brigade reste donc contre vents et marées l’unité de base d’intervention. 

L’épuisement du modèle gendarmique à partir  du milieu des années 80. 

Une perte de disponibilité socialement inéluctable et jamais vraiment compensée. 

Alors  que  les  fonctionnaires  civils  ne  travaillent  plus  le  samedi  depuis  la  fin  des  années  soixante,  la  durée  du  repos  hebdomadaire  des  gendarmes  passe  généreusement  de  24  à  36  heures  au début  des années soixante  dix.  Ensuite, ils se  voient gratifier de 48  heures de repos  juste  avant  l’arrivée  de  la  gauche  au  pouvoir  en  1981.  Cette  mesure  –quelque  peu  électoraliste-  est  alors  attendue  depuis  plusieurs  années.  En  dix  ans,  la  disponibilité  des  gendarmes  aura  ainsi  diminué  de  près  de  15%.  Les  augmentations  d’effectifs  ne  vont  alors servir qu’à compenser  cette  perte de  disponibilité sur le terrain alors  que  dans le même  temps  la délinquance et la demande sécuritaire augmentent fortement.

La  féminisation  des  unités  va  contribuer  également  à  une  diminution  de  la  disponibilité  globale.  Désormais, il  faut  intégrer les congés de maternité  et  les  absences dues  à l’éducation  et à l’entretien des enfants des femmes gendarmes.   Ces évolutions sont socialement justifiées.  Mais le prix à payer de  ces avancées  sociales,  c’est  la  perte  mathématique  de  la  capacité  opérationnelle  des  brigades  à  l’effectif  de  six  militaires  pendant  plusieurs  mois  de  l’année.  La  moyenne  annuelle  des  personnels  disponibles  de  ces  unités tombe en dessous de trois militaires ce qui ne permet plus d’assurer l’intervention sur le  canton.  Et  ces  brigades  qui  assurent  le fameux  maillage  territorial représentent    au  début des  années 80 prés de la moitié des unités. 

Cette  diminution  de  la  disponibilité  au  niveau  de  la  brigade  de  base  aurait    entraîner  une  réflexion  approfondie  de  la  gendarmerie  sur  ses  modes  d’action,  car  de  fait  c’est  le  concept  fondateur de  la  gendarmerie  qui est ainsi  remis  en question. Mais on  réfléchit mollement dans  la  haute  hiérarchie¹,  qui  est  formée  à  manœuvrer  dans  un  mouchoir  de  poche.  On  gère  le  quotidien  entre la  jalousie  de  l’armée  de  terre,  les  coups bas  de  la  concurrence  policière et  le  mépris  hautain de la justice  qui pense toujours  avoir un droit de tutorat  sur  la  gendarmerie.  Et  puis,  il  y  a  également  l’incapacité  ontologique  des  grands  chefs  de  la  gendarmerie,  civils  et  militaires à faire entendre leurs voix auprès des politiques.

La technique et la conscription pallient un temps l’essoufflement du système. 

De  fait,  les  évolutions  qui  marquent  la  gendarmerie  à  partir  des  années  80  proviennent  pour  l’essentiel  de  la technique.  C’est  un  réseau  radio exceptionnel, un  système  de  rapprochement  judiciaire  envié  des  policiers  qui  est  informatisé  dans  un  programme  baptisé  « Judex  »  et  l’embarquement  de  terminaux  informatiques dans  les véhicules de patrouille,  dont un  général blanchi sous le harnois, dira, lorsqu’on lui présentera le projet : « mais c’est irréalisable! ».

Côté  doctrine  d’emploi, pas  d’évolution  ou si  peu. Les succès  du GIGN  redorent le blason de  la  vieille  dame,  mais  restent  anecdotiques  par  rapport  aux  mouvements  de  fond  de  l’institution.    Après  maintes  affaires  rocambolesques,  les  unités  de  recherche  vont  être  finalement  autorisées  à  travailler   en   civil  dans  des  conditions  très  strictes.  La  saisie  automatisée des statistiques va générer la  « course aux numéros »² et un peu de bidouillage du  temps  de service  et  de  celui consacré  aux écritures pour recevoir de  bonnes appréciations lors  de la fameuse inspection  annoncée annuelle censée faire le point  de l’activité passée et donner  l’impulsion pour  celle de l’année   à venir. Tout cela relève plus du rituel  et  de la tradition que  du  management,  car  les  brigades  ont  beaucoup  de  mal  à  maîtriser  leur  activité,  à  conserver  une part d’initiative dans le service rythmé par les enquêtes sur les cambriolages  et  l’actualité  morbide des accidents de la circulation ou plus rarement des crimes de sang.

Depuis  le  début  des  années  70,  les  besoins  de  la  gendarmerie  en  effectifs  ont  été  en  grande  partie satisfaits par la conscription.   Les  jeunes  français  peuvent  accomplir  leur  service  national  dans  la  gendarmerie.  C’est  aussi  un  mode  de  recrutement  que  la  police  nationale  mettra  longtemps  à  concurrencer  jusqu’à  la  création des policiers auxiliaires copiée sur la gendarmerie.

Bien  sûr  les  gendarmes  auxiliaires  ne  sont  pas  juridiquement  habilités  à  établir  des  procédures,  mais  ils  font  nombre  et  remplissent  des  tâches  de  soutien  qui  déchargent  les  gendarmes  « de carrière ».  Mais, l’ Etat  va  user  et  abuser  des GA   car  ils  ne  coûtent  pas  cher.

Simultanément  les  besoins  en  encadrement, générés  par  cette  ressource, consomment  également  des  forces  vives.  Comme  l’indique  à  moitié  son  nom,  le  GA    est  avant  tout  un  auxiliaire et  pas vraiment un gendarme.

Entre  temps  pour  redonner  un  peu  de  liberté  de  manœuvre,  on  a  créé  à  l’échelon  supérieur  à  celui  de  la  brigade,  les  pelotons  de  surveillance  et  d’intervention  (370  en  2007),  composés  pour moitié des indispensables GA,  qui pratiquent de nouveau « la  chevauchée »  au profit des  unités  de  l’arrondissement.  Ces PSIG  suppléent ainsi  aux  difficultés  d’intervention des  unités  de terrain à petit effectif.

Mais toutes ces mesures  modestes,  même  si elles vont dans  le  bon sens ne peuvent enrayer  la  marche  infernale  qui  conduit  la  gendarmerie  à  s’essouffler,  à  user  ses  personnels,  leur  patience, leur disponibilité et leur sens du  devoir  que beaucoup  confondent avec une vocation  quasi ecclésiastique. 

En  1987,  la  limite  des  méthodes  de  la  gendarmerie  apparaît  au  grand  jour  avec  l’arrestation  par  les  policiers  du  Raid  des  principaux  leaders  du  groupe  terroriste  « action  directe »  en pleine  zone  gendarmerie  à  Vitry  aux  Loges  dans  la  circonscription  de  la  brigade  de  Châteauneuf  sur  Loire  (Loiret).  Échec  cuisant  et  patent  du  maillage  territorial  et  de   « la  surveillance  générale »  censés  permettre  la  collecte  de  renseignements  susceptibles  de  recevoir  une exploitation opérationnelle. Les écoutes  téléphoniques  ont  été plus  efficaces  que  le  porte  à  porte  ou   que  le  bouche  à  oreilles.  Les  gendarmes  accaparés  par  leurs  enquêtes  au  quotidien sont  ils pour  autant responsables ? Réponse  d’un officier  général en retraite dans un  témoignage paru dans le Monde en avril 1987 :     «  la connaissance profonde des habitants par  la  brigade  locale  de gendarmerie  est un dogme  périmé ».      

Depuis une  quarantaine  d’années  les  idées,  les  mœurs  et  les  règles,  la  géographie  humaine,  la  gendarmerie  elle-même  ont  changé.     C’est l’oraison funèbre du maillage territorial et de la surveillance générale !   Quelques  mois  plus  tard  de  cette  même  année,  alors  que  les  besoins  de  la  gendarmerie  en  effectifs  sont  de  plus  en   plus  pressants,  une  visite  du  premier  ministre  (Jacques  Chirac)  est  organisée  à  Dijon.  Des  dossiers  ont  été  préparés  et  on  espère  emporter  la  conviction  des  politiques  sur  une  augmentation  d’au  moins  mille  gendarmes  et  de  quelques  centaines  d’officiers,  dont  les  effectifs  modestes  par  rapport  à  d’autres  corps  s’élèvent  à  2 600. 

La  réponse illustre  parfaitement  à  la  fois  le  manque  d’écoute  des  politiques  et  l’incapacité  de  la  haute  hiérarchie à  se  faire  entendre  :  Pourquoi  augmenter  le  nombre  d’officiers ?  La  gendarmerie ne  dispose-t-elle pas de plusieurs  milliers  d’officiers  de  police judiciaire. Quant  aux 1000 gendarmes,  ce seront 500 auxiliaires et la création d’un  groupe d’études.

Circulez, il  n’y a rien à voir !  La bombe va éclater deux ans plus tard.

La « révolution de 89 » débouche sur une évolution au forceps.

La  première  crise  sociale  majeure  de  la  gendarmerie  au  début d e  l’été  1989  surprend  tout  le  monde.  Pourtant l’expression du  mécontentement  couve  depuis  l’automne  88,  un peu comme  la  journée  dite  des  tuiles  à  Grenoble  en  juin  1788,  annonciatrice  de  la  révolution  française.

Mais  les  généraux  et  leur  directeur  général  ont  fait  la  sourde  oreille  aux  lettres  anonymes  parties  de  la  région  Rhône-Alpes,  pensant  qu’il  s’agissait  d’un  simple  mouvement  d’humeur  qui  s’épuiserait  de  lui  même.  Le  ministre  a  bien   été  alerté,  mais  le  conseiller  technique  en  charge du dossier n’a p as  perçu l’ampleur du problème ou a jugé opportun de ne pas rapporter  au ministre toutes les doléances des gendarmes.  Après la crise,  il retournera sur le terrain..

Les médias en  ce  début d’été  n’ont rien  à se  mettre  sous  la  dent. Ils s’emparent donc du  sujet  et  publient  des  lettres  anonymes,  dont  le  contenu  fait  apparaître  un  style  de  management  dépassé, des  règles  internes contraignantes  et  désuètes,  en décalage  important  avec le reste de  la société française.

Cette crise  va conduire  tout  d’abord  à une révision complète du  système  de  concertation dans  les  armées.  On  fait  élire  les  présidents de sous-officiers et  on  crée les conseils  d’armée,  dont  les  membres  ne  sont  pas  élus,  mais  tirés  au  sort.  Mais  surtout,  le  commandement  de  la  gendarmerie transforme  chaque département en un  centre  unique  de  police  secours  en dehors  des  heures  de  service  « normales ».  On  mutualise  les  patrouilles  de  nuit  et  on  ferme  les  brigades.  C’est le  COG    centre  opérationnel  de  la  gendarmerie -  qui  gère  la  ressource.  Il  est  devenu  depuis  le  CORG.  Ce faisant,  on a franchi un  pas décisif   en  pensant sauver  l’essentiel  et  sans  voir  qu’on  vient  de  porter  un  coup  fatal  au  concept  même  de  la  gendarmerie  en  vigueur  depuis  1720.  On  est  également  obligé  de  lâcher  un  peu  de  disponibilité  supplémentaire en instituant les  QL –quartiers libres -, position  intermédiaire  entre le repos ou  la permission et le service.

En 1998,  le rapport au Premier Ministre de  la  mission confiée  au député  Carraz et  au sénateur  Hyest  souligne  les  incohérences  de  l’organisation  de  la  gendarmerie :  «  les  effectifs  de  la  gendarmerie  restent  massivement  implantés  dans  les  zones  rurales  et  au  contraire  faiblement  implantés,  en  comparaison,  dans  les  zones    périurbaines,  dont  elle  a  la  charge  ».  Et  les  deux  parlementaires  d’encourager  une  évolution  de  la  doctrine  sacro-sainte  du maillage  territorial :   « la  gendarmerie  doit  adapter la doctrine actuelle d’une brigade  par  canton et commencer d’admettre des exceptions ponctuelles. »

Champs Elysées 2001 ou du CORG aux  COB. 

En  dépit  des  alertes  parues  dans  les  médias  à  l’automne  2001  et  comme  si  aucun  enseignement  n’avait  été  tiré de  la  « révolution  de  89 »,  les  gendarmes  défilent  en  armes  sur  Les  Champs  Elysées  en  violation  de  leur  statut militaire  en  décembre  2001.  Cette  deuxième  crise  débouche sur deux  séries  de conséquences,  la première  concerne  le  concept d’emploi de  la gendarmerie départementale,  la seconde,  les mesures d’accompagnement.  

Le  concept  de  la  communauté  de  brigades  (COB)  se  place  en  rupture  complète  du  principe  séculaire  du  maillage  territorial  en  vigueur  depuis  1720.  Partant  du  constat  que  beaucoup  de  brigades  ont  une  capacité  d’intervention  limitée,  on  décide  de  mutualiser  les  ressources  de  plusieurs  circonscriptions,  faute  de  ne  pouvoir  augmenter  les  effectifs  de  manière  considérable.  La  communauté  de  brigade  devient  donc  l’unité   d’intervention  de  base.  Toutefois,  certaines  brigades,  en  raison  de  leur  position  géographique  et  de  leur  effectif  suffisant  continuent de  fonctionner  comme  par  le  passé :  ce sont les  brigades  autonomes.  En  20 ans, on  est  donc passé  de 3700  brigades à  1752 unités de base  (1055 COB et 697  brigades  autonomes). 

Selon  l’encyclopédie  de  la  gendarmeriepubliée  en  2006,  «  la  mutualisation  des  moyens  humains et matériels  accentue à effectifs constants, leur présence de jour comme  de nuit de  10  à  20%  selon  les  lieux  » .  Est-ce  pour  autant  la  panacée ?  La  communauté  de  brigade  fonctionne  un  peu  comme  un  commissariat  de  police  rural.  Mais ce  fonctionnement  est  pour  le  moins compliqué  par  la  diversité  et  l’éloignement  des  implantations géographiques.  On  ne  peut  rationaliser l’organisation du travail, de la surveillance et  des enquêtes.  Il faut régler en  permanence  des  problèmes  logistiques.  Il  faut  surtout  veiller  à  se  faire  voir  dans  les  zones  tranquilles  alors que la politique de  résultats mise  en place incite plutôt à concentrer les forces  de la COB sur les zones  sensibles.  Au  total, il n’est pas certain que la sécurité  des campagnes  y trouve son compte.

La COB, concept transitoire en attendant un vrai redéploiement.

En  interne,  les  COB  sont  à  l’origine  de  beaucoup  de  mécontentement  et  de  frustration.  La  petite  brigade dite  de  « proximité » n’est pas  vraiment  fermée sans être  ouverte comme  par  le  passé.  Les  gendarmes  y  habitent  toujours  et  on  les  voit  de  temps  en  temps,  eux  ou  leurs  collègues  de  la  COB  sur  la  route  ou  en  patrouille.  Mais  on  perçoit  combien  ce  système  est  artificiel.  L’ État n’ a plus les moyens de renforcer les  effectifs et on a été incapable de tirer les  conséquences de la situation nouvelle.  Une   fois de plus,  on tente de  faire faire  le grand  écart  aux gendarmes.

Citons  pour  s’en  convaincre  le maire d ’une  petite  commune de  700 habitants  dans  la  Sarthe, major  de  gendarmerie en  retraite (Essor  mai  2004) :    » ..l’unité de  proximité  n’est plus  aussi  disponible  que  nous  pourrions  le  souhaiter  pour  la  surveillance  de  sa  propre  circonscription.  Jusque  dans  les  années  1980,  le  commandant  de  brigade  dirigeait  l’action  de  la  gendarmerie  dans sa  circonscription. Il  l’orientait  en  fonction  de  l’évolution  de  la  délinquance  et  d’autres  facteurs  qui  relevaient  directement  de  son  initiative.  Le  commandement  effectuait  un  contrôle  a  posteriori  qui  lui  permettait  d’apprécier  l’impact  de  l’unité.  Aujourd’hui,  le  commandant  d’unité  de  proximité  ne  dispose  plus  de  réelles  prérogatives  de  commandement,  du  fait  que  cette  mission  incombe  au  commandant  de  la  communauté de  brigades. D’autre  part  des  gendarmes  adjoints  volontaires  remplacent  des  titulaires  sans  disposer  de  leurs  prérogatives,  ce  qui  devient  à  l’usage  une  contrainte  d’emploi  puisqu’ils  ne  peuvent  agir  seuls.  Les  disponibilités,  dont  bénéficient  à  juste  titre  les  personnels,  constituent  un  autre  facteur  qui  altère  l’effectif  quotidien  disponible. « 

L’implication  de  l’unité  dans  cette  nouvelle  structure  oriente  de  facto  son  action  vers l’espace    se  concentre  l’activité  industrielle  et  commerciale,  mais  aussi  la  population,  d’où  une  activité  plus  importante  à  l’extérieur  de  la  circonscription  des  personnels  de  la  brigade  de  proximité. L’un  des  éléments  qui  ne  fut  jamais  pris  en  compte  concerne  la  réduction progressive mais constante de l’effectif quotidien disponible.  »

Des  mesures  ont  été  prises  pour  faire  passer  la  pilule  et  mettre  un  couvercle  sur  la  marmite, car  le  système  de  concertation  n’a  pas  évolué.  Pour  tenter  de  s’accrocher  aux  avancées  sociales obtenues par  les  policiers, on  favorise  la  distribution  de galons  au  plus grand  nombre  en  augmentant  les  postes  budgétaires  et  en  facilitant  l’avancement.  C’est  le  PAGRE,  plan  d’adaptation  des  grades  aux  responsabilités  qui  conduit  à  une  sorte  de  mexicanisation  larvée  de  l’institution et qui contribue  au  mécontentement de ceux qui ne  peuvent en bénéficier.  Il  y  a  donc  plus  de  cadres  (  5 789  officiers  en  2007  contre    2 700  au  milieu  des  années  90 )  pour  contrôler  l’exécution  des  missions  et  moins  d’exécutants  pour  effectuer  le  travail  de  base,  alors  même  que les gains de productivité  sont dérisoires.  La  grogne  s’alimente aussi  du  refus  de  doter  les gradés de  gendarmerie d’une  grille  indiciaire spécifique qui mènerait l’institution  hors  des  armées  selon  certains.  La  loi  d’orientation  et  de  programmation  sur  la  sécurité  intérieure (LOPSI)  a tout de  même prévu d’augmenter  les effectifs de  la  gendarmerie  de 7000 militaires  entre  2002  et  2007,  pour  alimenter  en  partie  le  repyramidage  des  grades.  Dans  les  faits,  les  réajustements  sont  annuellement  plus  modestes.  Le  rapporteur  du  budget  de  la  Gendarmerie  au  Sénat  confirme  début  2007 qu’il y  a  un déficit de 950  postes par  rapport à  la  loi de programmation et espère que le retard sera comblé.  L’espoir fait vivre.

A  la  tête de  la gendarmerie,  après un préfet,  saint-cyrien et fils de gendarme, le gouvernement  a  préféré,  en  2004,  confier  la  direction  de  l’institution  à  un  officier  général  issu  du  corps.  C’est  que  la  direction  de  la  gendarmerie  n’est  plus  la  sinécure  dont  rêvaient  quelques  décennies plus tôt bon nombre de magistrats.  Il vaut donc mieux,  dans l’immédiat,  y placer un  général. 

Dans  le  même  temps,  la  redistribution  des  zones  de  compétence  entre  la  police  et  la  gendarmerie  et  la  mise  en  œuvre  de  certaines  des  recommandations  du  rapport  « Carrast-  Hyest » n’ont pas vraiment résolu de problèmes. Elles en ont même parfois créé de nouveaux.

Il  faut  en  conclure  que  la  COB  est  un  concept  transitoire,  appelé  à  disparaître  lorsque  les  politiques  auront  compris  qu’un  regroupement  des  unités  est  indispensable  et  que  la  sécurité  des  zones  rurales  a  un  coût.  C’est  un  véritable  enjeu  politique,  qui  devra  être  traité  dans  les années  à  venir  sans  attendre  une  nouvelle  crise.  Il  est  évident  qu’à  l’occasion  d’une restructuration le problème du statut des gendarmes  doit être posé.  Il est difficile d’entendre et d’admettre  que  4  gendarmes  « valent »  7  policiers  en  termes  de  disponibilité.  Cette  équation revient  à  nier  la  parité  « police gendarmerie »  puisqu’en  fait  les  gendarmes,  contraints  d’occuper leur logement de service,  travaillent  plus, sont  plus disponibles  que leurs collègues  policiers  pour  un  salaire  égal.  Le  statut  militaire  est  évidemment  plus  rentable  pour  l’ Etat  employeur.  Mais  cette  situation  peut-elle  perdurer au  regard  du  principe  « à  travail  égal, salaire égal » ?

La  nécessité  d’un  redéploiement  est  donc  un  véritable  enjeu  politique,  qui  devra  être  traité  dans les années à venir sans attendre une nouvelle crise .

Vers des polices de communautés d’agglomération ?

Le  bon sens conduit  à  repositionner les forces  là où leur  action est essentielle  pour  la sécurité publique  des  citoyens.  C’est  l’application  du  principe  stratégique  élémentaire  cher   au maréchal  Foch :  la  concentration des efforts. La création  des COB est un  premier pas dans  ce sens.  Il  est  dès  lors  difficile  de  comprendre  et  de  suivre  le  rapporteur  du  budget  de  la gendarmerie à l’Assemblée Nationale lorsqu’il déclare fin 2006 :  « le caractère militaire de la gendarmerie est essentiel en termes d’aménagement  du territoire  pour  maintenir un  maillage territorial  et  une présence  dans  les  endroits  les  plus  reculés » .  Est-il  bien  sérieux  de vouloir confier  le  désert  des  tartares  aux  gendarmes  alors  que  les  banlieues  brûlent ou  que  la délinquance  augmente  dans  les  zones  « gendarmerie »  urbanisées?   Cette  affirmation  est même  en  contradiction  avec  le  concept  de  la  communauté  de  brigade.  Le  courage  politique consisterait  à  ne  pas  tenter  de  justifier  la  présence  de  gendarmes  « dans  les  endroits  les  plus reculés »  au  nom  du  principe  dépassé  du  maillage  territorial  et  du  refus  de  la  désertification des campagnes,  rebaptisé  « aménagement  du  territoire »,  mais  d’œuvrer  pour  un redéploiement équilibré  et progressif du dispositif policier en zone rurale.

Cet  effort  de  rationalisation  de  l’implantation  de  la  gendarmerie  implique  en  contrepartie d’encourager  financièrement  la  création  de  polices  locales  compétentes  sur  plusieurs communes ou  cantons,  dont  l’activité  pourrait être coordonnée  par  le  poste  de gendarmerie  le plus proche, voire encadrée par des  gradés détachés.  Les  communautés d’agglomération, dont  le  nom  serait  à  l’origine de celui  des communautés de  brigade, compétentes  en application de l’article  L2212-5 du  code général des  collectivités,  élargiraient  ainsi  leur champ  d’action.  Un nouveau  service  civil  pourrait  aussi partiellement  fournir  des personnels  motivés connaissant la  région.  Les casernements  laissés  libres  par  les  gendarmes  pourraient  être  réaffectés  aux nouveaux  services  ainsi  créés  et  les  partisans  du  dualisme  policier  n’y  trouveraient  rien  à redire.  Quelques  exemples  existent  déjà  comme  à  Eaubonne  dans  le  Val  d’Oise  (source : Essor). 

Mais  qu’en  pensent  les  élus  locaux ?  Il  suffit  de  se  référer  aux  interviews  de  maires  publiés régulièrement  dans  L’Essor  de  la  Gendarmerie,  le  mensuel  de  l’Union  des  Personnels  en Retraite de la Gendarmerie (UNPRG) pour comprendre et admettre  la pertinence de l’idée.

Ainsi,  le  maire  de  Melay,  petite  commune  de  Saône  et  Loire  de  900  habitants  se  plaint  de n’être plus  pris au  sérieux par les  gendarmes lorsqu’ils les  sollicitent.  Il fait  « le  triste  constat des défaillances des services de l’Etat sur le terrain » (janvier 2007).

Celui de Plan de Cuques (Bouches  du  Rhône),  confirme  que  la  disponibilité  des  policiers  est  moindre  que  celle  des gendarmes.  Il  souhaiterait  que  la  compétence  des  policiers  municipaux   se  rapprochent  de celles  des  policiers  ou  gendarmes.  Il  va  recruter  deux  policiers  municipaux  supplémentaires (février 2007). 

M.  Martin  Malvy,  président  de  l’association des  petites  villes  est  plus  réservé sur  le  sujet  (novembre  2006) :  «  la  police  en  tenue  relève  des  missions  régaliennes  de l’Etat  »  et  «  il  ne  faut  pas faire  croire  que la  police  municipale  va  pouvoir  assumer le  rôle des  forces  de  l’ordre  étatiques  ».  L’ancien  ministre  du  Budget  craint  des  inégalités entre  les communes  riches  et  celles  qui  ont  de  faibles  ressources  budgétaires. 

Xavier  Lemoine,  maire de Montfermeil rappelle quant à  lui  (juin 2006)  que  « L’ État encourage la  création de polices  municipales  pour  que  la  Police  Nationale  se  concentre  sur  les  faits  les  plus  importants ».  Mais «  la sécurité doit être la même pour tous  » et ne pas dépendre des ressources budgétaires  de la commune.

Au  terme  de  ce  tour  d’horizon,  il  apparaît  que  l’ État  pourra  difficilement  échapper  à  la  rationalisation  de  la  sécurité  publique  des   zones  rurales  dans  les  années  à  venir.  Sans doute  la  Gendarmerie survivra -t-elle en 2012,  mais  selon l’ampleur du  « lifting », elle ne sera plus  tout  à  fait  la  même :  rajeunie  ou  transformée.  Et  surtout,  il  faut  regretter  que  ce  vrai problème de société ne soit pas abordé réellement dans le cadre de la campagne présidentielle.

Il  vaut  mieux  faire  des  promesses  susceptibles  de  faire  rêver  les  naïfs  et  ne  pas  parler  des sujets qui fâchent. « La perversion de la cité commence par la fraude des mots »*.

* Platon.

 
(1) Le CPGN, centre de prospective de la gendarmerie nationale a été créé le 18/09/1998.

(2) Pratique consistant à gonfler les statistiques d’activité en verbalisant sans discernement

02/02/2007.

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