Faut-il mourir pour être un héros ?

Justice au Singulier

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Treize militaires de la force Barkhane ont trouvé la mort, dans une opération de combat contre des groupes armés djihadistes, alors qu’ils avaient été appelés en soutien par des commandos au sol, à la suite de la collision de deux hélicoptères. L’obscurité totale et les modalités de vision obligatoirement réduite du pilotage ont engendré ce désastre (Le Parisien, Le Point).

On rendra hommage à ces victimes le lundi 2 décembre.

Elles ont été immédiatement qualifiées de héros.

Un mot d’abord sur la distinction qu’il convient d’opérer et qui relève de trois niveaux.

Le premier, à cause de cette tragédie collective, peut conduire immédiatement à soutenir que nos forces doivent quitter le Mali

Le dernier, qui est politique, appelle des connaissances que je n’ai pas. Aussi je m’en tiens sur ce plan à ce qu’a déclaré le président de la République en 2017 pour justifier l’engagement français et expliquer qu’il ne pourra se terminer qu’avec la menace djihadiste éradiquée

Le deuxième me concerne et est d’ordre humain et civique : il me semblerait indécent, à la suite de cette catastrophe qui a endeuillé la France et des familles, de mégoter notre soutien à une cause qui est défendue là-bas dans des conditions extrêmement dangereuses, pour nous protéger ici. Il serait malséant de démobiliser, au figuré, une mobilisation exemplaire et quasi exclusivement française.

Ces militaires sont-ils des héros parce qu’ils sont morts au combat ? Une approche qui ne serait pas forcément cynique pourrait le nier puisqu’ils avaient accepté en conscience, compte tenu du choix de leur altruiste métier, la possibilité d’épreuves, de souffrances et, au comble, de leur disparition. Il me semble que s’arrêter à cet indiscutable élément serait tout de même réduire le débat.

Accepter, chaque jour, d’assumer le risque d’une mort avant l’heure, et malheureusement le voir se concrétiser au Mali – et, j’insiste, pour la France et pour nous – mérite les éloges les plus sincères et n’est pas indigne de l’héroïsme qu’on évoque. De la même manière que le juge Falcone a été un héros parce qu’il a continué à se battre pour la Justice alors que sur son destin pesait la certitude de sa mort prématurée.

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Je ne ferai pas de discriminations oiseuses entre ceux qu’un patriotisme courageux et absolu a fait mourir lors de la Première Guerre mondiale et les périls inévitables de l’armée de métier. Elles m’apparaîtraient d’autant plus choquantes que dans une situation comme dans l’autre, à m’examiner, je ne suis pas persuadé que j’aurais eu l’audace d’affronter le visage hideux et majoritairement fatal du pire.

Il me semble que dans notre chagrin à la suite de ces vies brisées, entre forcément une admiration parce que même si nous n’aurions jamais eu l’idée ni le désir de devenir militaires, nous n’ignorons pas que ce qu’ils ont choisi, accompli, enduré et qui en définitive les a fait disparaître se rapporte à une humanité exemplaire dont la lucidité m’oblige à dire que j’en suis très éloigné. Le héros est aussi celui, homme ou femme en péril, qui nous donne précisément l’exemple. Quoi qu’on pense des modalités d’implication et d’intervention du colonel Beltrame, il a été un héros parce que sa part de sacrifice nous a rendus fiers de lui et attentifs à nos limites et à notre quotidienneté moins entreprenante.

Dans l’héroïsme, il y a quelque chose du trop, de l’excès, de la démesure : on affronte des vertiges auxquels nous voulons demeurer étrangers en espérant seulement que nous ne serions pas des lâches si quelque événement nous contraignait à fuir notre confort et qu’évidemment nous ne serons pas tremblants et désarmés face au dernier instant. Mais sait-on jamais ce que la finitude fera de nous ?

Ma perception qui ennoblit quelques-uns parce que leur rareté est aussi un signe de leur comportement extra-ordinaire, récuse par conséquent cette tendance d’aujourd’hui à multiplier la qualification de héros en l’apposant abusivement sur toute action qui peu ou prou se rapporterait à une solidarité élémentaire ou à un altruisme évident. Cette banalisation de l’héroïsme – sans doute pour le faire entrer dans des catégories destinées à nous le rendre presque familier – est équivoque parce qu’elle dégrade une vertu exceptionnelle et des attitudes singulières et peut-être nous fait perdre de vue qu’il y a de vrais héros vivants.

Je ne veux pas tomber dans le misérabilisme ou un populisme de l’admiration mais je serais prêt à plaider pour un authentique – et peu usité – héroïsme du quotidien. Il y a des altruismes, des courages, la volonté de creuser sans faillir ni se plaindre un sillon parfois douloureux, toujours modeste, une intrépidité de chaque instant, un acharnement à tirer le meilleur de ses maigres ressources pour échapper au pire, l’honneur de ne pas déchoir face au « dur métier de vivre », qui constituent des états, des dispositions inouïs. Comme une prose de l’héroïsme quand d’autres moments irréversibles en représenteraient la sombre poésie.

Il y a un orgueil funèbre dans la désolation qui nous a saisis : ces militaires ont été des nôtres.

Source : Philippe Bilger

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