Chronique d’un flic #8 – Lettre à mes collègues au bord du gouffre

Un policier s’est suicidé mercredi 2 janvier à son domicile dans la Manche. Un compteur ouvert beaucoup trop tôt cette année encore, estime KSF.

Par KSF*

Les débuts d’année sont semblables à des feuilles blanches. Et la peur du vide peut parfois mettre une certaine pression. C’est sûrement pour ça qu’on s’encourage tant le soir du 31.

Ce phénomène est d’autant plus vrai au sein de la police française que cela fait quasiment une décennie que chaque année est une pâle copie de la précédente. De passable, nous sommes très vite passés à médiocre, et depuis on creuse sans trouver la moindre goutte de pétrole. Rien d’étonnant, donc, que 2019 me fasse tant cogiter.

Cagnotte en ligne

Cette année encore, nous avons ouvert le compteur trop tôt. Il s’agit d’un collègue du département de la Manche, retrouvé mort mercredi 2 janvier à son domicile. Paix à son âme. Chers collègues : quand ce genre de nouvelles tombe, serrez les dents, les poings, baissez le son de la télé, enfin, non, éteignez-la, coupez votre portable aussi et soufflez au moins pendant une dizaine de minutes en fermant les yeux… Puis sortez, ne restez surtout pas enfermés.

Criez au milieu des bois ou du fond de votre parking. Frappez dans un ballon ou cassez de la vaisselle. Lâchez-vous, ça peut faire du bien. N’hésitez pas non plus à sortir les mouchoirs si le tonnerre vient à gronder, il n’y a pas de honte à ça !

Lorsque vous rentrez chez vous, serrez très fort dans vos bras votre fils, votre fille, votre femme, votre mari, votre petit copain, votre petite copine, même les voisins. C’est très important d’enlacer vigoureusement les gens qui font partie de notre vie, car il n’y a personne que nous sommes vraiment sûrs de revoir demain.

Enchaînez avec les meilleurs titres de votre playlist. La musique n’a pas son pareil pour apaiser votre conscience. Puis essayez de dormir le plus longtemps possible. Au matin, lavez-vous de vos cauchemars. Puis alimentez la cagnotte en ligne pour votre défunt collègue. Quand vous arrivez au boulot, taisez-vous en chœur une minute en tentant d’oublier le côté routine.

Ne prenez pas trop de café les lendemains de suicide : être trop éveillé est dans ce cas contre-productif. Ce qui paraît anodin sur le coup, mais qui est essentiel en vérité, pour entamer un processus de réconfort, c’est de parler entre collègues et surtout de rire ! Je vous en prie, faites tout et n’importe quoi pour les faire sourire. Autorisez-vous une blague foireuse si vous voulez.

 

« Le spleen n’est plus à la mode »

Chers lecteurs, désolé pour cet aparté, mais, si vous avez lu mes précédentes chroniques, vous commencez à comprendre la profondeur de notre malaise. Défendre les gens honnêtes dans une société où on encourage les soi-disant forts à croquer les soi-disant faibles est une peine perdue d’avance. Nous signons pour un métier de conviction, qui, à force d’humiliations et de convulsions, s’est traduit en punition. Une soixantaine de policiers se suicident chaque année.

Je tiens donc à m’adresser à mes collègues qui se sentent particulièrement au bord du gouffre ces derniers temps. Quand Forrest Gump dit que « la vie, c’est comme une boîte de chocolats, vu qu’on ne sait jamais sur quoi on peut tomber », dites-vous que vous venez de connaître, tour à tour, le goût de la défaite, de la déception et de la moisissure. Ceux-là sont éliminés, c’est du passé, il doit maintenant rester quelques bonnes choses à croquer. Bernard Tapie disait dans un film de Claude Lelouch : « Le pire n’est jamais certain. »

J’entends partout à la radio que « le spleen n’est plus à la mode », cela doit signifier que le suicide est complètement has-been. Autant mourir d’un arrêt cardiaque lors d’une battle de tecktonik. Il y a ces paroles du titre « Everybody Hurts » de REM : « Si tu as l’impression d’être seul. Sache que non, non et non, tu n’es pas seul. Oui, tout le monde souffre… »

Reconquête

Bizarrement, c’est même le groupe LREM, bien aidé par ses prédécesseurs au pouvoir, qui a fini par l’ancrer dans la conscience des Français. Et, a priori, ça a l’air de soulager de souffrir en groupe fluorescent. OK, nos désenchantements sont bien antérieurs. Cependant, vous n’êtes pas qu’un matricule, vous ne leur appartenez pas.

Je vous en conjure, ne laissez plus vos inquiétudes dominer les débats. Soyez persuadés qu’un jour nous basculerons vers de meilleurs lendemains. Commencez par vous autoriser la libre expression, vous allez voir, ça libère !

2019 ne sera pas l’année des records, mais celle de la reconquête de nos âmes. Ce n’est déjà plus une question de choix, c’est une question de survie. Une fois pour toutes, vous n’êtes pas responsables de ce cimetière des rêves.

* KSF, pour K, simple flic, est policier dans la région lyonnaise.

Source : Le Point

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